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Forum de Officiel de l'Ordre des Chevaliers Francs
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Ithilen était un soldat qui avait réussi avec brio son entrée dans l'ost de son duché, le Lyonnais-Dauphiné. Gagnan grâce à ses bons états de service un grade important. Celui-ci put facilement faire se qu'il souhaitait le plus, servir son Duché. Le soldat, avait donc par sa qualité de chef de lance vu et entendu de nombreuses choses véritablement importantes pour un soldat. C'est donc dans la plus grande normalité qui soit qu'Ithilen c'était vu confier des patrouilles et autres missions militaires. Durant ses missions, le soldat avait rencontrer de nombreux hommes, brigands, mercenaires, soldats déserteurs. La plupart du temps, il avait dû affronter ses hommes et il fut frapper lui même de la cruauté que pouvez réaliser un homme vis à vis d'un autre, de plus il se sentait responsable du sort des hommes qu'il avait lui même arrêter.
Ne pouvant quitter ses hommes, ne pouvant quitter ses engagements Ithilen fut tourmenter longtemps par son incapacité à trouver sa place dans cette société.
En effet, le soldat était profondément persuader qu'Aristote lui avait donner la force de combattre... Mais pourquoi combattre parfois si vilement? Pourquoi ne pouvait-il pas combattre en homme d'honneur? Ithilen qui restait encore dans l'Ost de son état était tourmenter de plus en plus par tout ceci. Un jour, il rencontra un prêcheur dans sa bonne ville de Briançon, le soldat put donc à loisir exprimer toute la tourmente qui l'habitait. Le prêcheur lui confia donc qu'il existait des hommes qui vivaient noblement dans le respect d'Aristote mais l'épée à la main. Il ne savait lui même comment expliquer ceci ne connaissant que très peu cet ordre. Ithilen en prit donc son parti, il prit son cheval, le sella et parti vers Lyon. Il put ainsi connaitre précisément la localisation de la citadelle des chevaliers francs.
Ithilen partit donc seul, n'écoutant cette fois-ci que son cœur qui allait apaiser, sachant qu'il trouverai là bas, la possibilité de réaliser ses rêves...
L'homme arriva donc tout équipé, son destrier un percheron très massif trottant vers la citadelle. Ithilen pensa que son équipement était fort mal avisé pour entrer ainsi dans une citadelle. En effet, armure, bacinet, masse d'armes n'étaient pas la meilleure des entrées. Ithilen décida donc de se stopper à quelques mètres des portes extérieures, il mit alors pied à terre et termina le chemin la bride à la main afin de paraitre plus courtois.
Ithilen s'approcha alors et attendit que quelqu'un daigne lui répondre... Il vit enfin un homme, enfin... une silhouette près de la grille de la citadelle. Le soldat prit donc son parti et interpella l'homme inconnu, et ceci dans toute sa rigueur militaire seule chose dont il pouvait se prévaloir ici...
Ithilen ! Présent devant la grille de la citadelle de l'Ordre des Chevaliers Francs !
Je suis un homme briançonnais et j'aimerai m'entretenir un peu plus longuement avec une personne de votre ordre qui accepterai de me recevoir ! Je puis évidemment attendre le temps qu'il sera nécessaire aussi j'attendrai à l'extérieur...
En effet, voste Ordre me parait selon mes informations intéressant en effet il semble qu'il défend les valeurs auquel je crois moi même !
Ithilen s'arrêta net, pensant avoir dit le principal pour l'instant :
Navré pour mon équipement mais voyez-vous, je ne quitte jamais mon fidèle destrier ni même mes armes. Bien évidemment je puis me délester de tout ceci si vous le souhaitez...
Ithilen n'espérait pas faire forte impression, mais il espérait sincèrement être reçut par un membre de l'ordre afin de pouvoir plus facilement lui faire part des ses motivations à intégrer un tel ordre....
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Après des jours de marche, le jeune Ratfakir arriva au pied de la citadelle...
Il ressentit immédiatement toute la majesté de ce lieu chargé de noblesse, lui inspirant un grand sentiment d'humilité.
Lui revint alors en mémoire la promesse qu'il s'était faite à lui-même, lui rappelant qu'il ne pouvait rebrousser chemin sans avoir au moins tenté sa chance...
Apercevant une silhouette sur la tour proche du portail, il appela :
Bonjour mes seigneurs ! Navré de vous importuner, mais je souhaite m'entretenir avec l'un de vous pour demander l'intégration à votre Grand Ordre !
Sur ces mots il se tut et attendit la réponse, le cœur plein d'espoir.
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La croix Catelan
Dans l’Ile de la Cité, exactement à l’emplacement qu’occupe actuellement le Palais de Justice, s’élevait jadis le palais des rois de France. Ses grandes salles voûtées, dont certaines existent encore, ses chambres, construites dans les tours toujours debout le long de la Seine étaient bien moroses. Les embellissements qu’en l’an de grâce 1294, où se place notre récit, Enguerrand de Marigny venait d’achever, ne parvenaient pas à le rendre plus attrayant.
Dans ce palais, un soir de décembre, une jeune femme de vingt et un ans rêvait mélancoliquement tandis que la neige tombait dehors. Assise sur un haut fauteuil de bois armorié chargé de coussins, cette jeune femme se chauffait frileusement devant un grand feu qui crépitait dans une immense cheminée à hotte, et qui donnait presque autant de fumée que de chaleur.
Son délicat profil était éclairé par la flamme et sur son beau front penché on lisait l’ennui et la tristesse.
Assourdi par la neige, on entendait là haut sur le chemin de ronde le pas pesant des hommes d’armes et le cliquetis de leur harnachement. Une voix à intervalles réguliers s’élevait : « Sentinelle, prenez garde à vous ! » et du sommet d’une autre tour venait atténuée la réponse : « Rien ne bouge ».
Il n’y avait point d’autre lumière dans la salle basse que le feu de la cheminée qui laissait apercevoir la silhouette de trois jeunes filles et d’une femme plus âgée assises sur des tabourets autour du grand fauteuil armorié. Elles se taisaient et attendaient que celle qui était évidemment la maîtresse daignât ouvrir la bouche, mais elle restait plongée dans ses pensées.
Cette jeune femme si mélancolique n’était autre que Jeanne de Navarre, comtesse palatine de Champagne et de Brie, Reine de France.
Il était évident que ses pensées allaient à son époux Philippe dit le Bel qui portait bien son nom car il était le plus beau chevalier de son royaume. Il était actuellement à la guerre en Espagne et la jeune Reine songeait que l’amour d’un mari tendrement adoré est chose bien fragile.
Au bout d’un instant, elle rompit le silence pesant, mais c’était pour redire ce qu’elle avait dit vingt fois.
- Ne croyez-vous pas, ma bonne Géraldine, que le Roi eût pu, s’il ,l’avait voulu, revenir passer près de moi les fêtes de la Nativité ?
La plus âgée des dames d’honneur répéta sa même réponse :
- Le Roi reviendra certainement dès qu’il le pourra.
- Est-ce si certain ?
- La Reine ne connaît-elle pas l’amour que lui porte son royal époux ?
- Peut-on jamais savoir les sentiments d’un homme, fût-il le meilleur ?
La dame d’honneur prit un ton confidentiel :
- Il y a un moyen de s’attacher à jamais l’amour d’un être cher.
- Ah ! dit la Reine soudain intéressée et se redressant sur son fauteuil.
- Et quel est ce moyen ?
- Je ne le connais pas, dit dame Géraldine, mais quelqu’un possède ce secret.
- Et qui donc ?
- La mère Noémie.
- La sorcière qui disait aujourd’hui la bonne aventure aux hommes d’armes dans la cour du palais ?
- Elle-même.
- Et je pourrais savoir son secret ?
- Demain sans doute...
- Non, ma bonne Géraldine, pas demain, tout de suite, dit la Reine impérieuse. Tout de suite, il n’y a pas de temps à perdre. Tu sais où elle habite ?
- Dans une masure de l’île. Les gardes la connaissent bien.
- Qu’on aille me la chercher.
- A cette heure... hasarda la dame d’honneur.
- Qu’importe l’heure ? Je veux qu’elle vienne sur le champ.
On ne désobéit pas aux ordres d’une Reine qui dit : « Je veux ». La bonne dame Géraldine se leva et sortit de la pièce. Le silence retomba. Des minutes passèrent. La Reine agitée regardait de temps à autre vers la portière, puis elle reprenait sa rêverie.
Enfin la tenture se releva et dame Géraldine rentra, poussant devant elle un paquet informe de chiffons d’où, sortait une tête grisonnante et encapuchonnée. De la neige brillait sur le capuchon. Un bâton semblait tenir le tout en équilibre.
- Voici la mère Noémie, annonça la dame d’honneur.
- N’ayez aucune crainte, dit la Reine, s’adressant à la sorcière, approchez-vous du feu. Dites-moi : Vous savez, paraît-il, des secrets qui assurent l’amour d’un époux pour son épouse ? Je veux les connaître.
Les yeux chassieux de la vieille se levaient sur la beauté de Jeanne. Sa voix avait le son de la crécelle qui le Vendredi Saint appelle les fidèles à la messe des Présanctifiés.
- Vous avez ; belle dame, les plus précieux des talismans, la jeunesse et la beauté.
On eût cru que la crécelle ricanait. Savait-elle qu’elle parlait à la Reine de France ? On ne pouvait pas deviner jusqu’où allait et où s’arrêtait sa connaissance des choses de la terre.
La Reine dissimula son impatience, et de crainte d’effaroucher la vieille, lui parla avec bienveillance, car aucune puissance au monde ne peut forcer une sorcière à dire un secret.
- Bonne femme, cela ne suffit pas toujours. Combien de belles épouses sont délaissées.
- On n’attache ni les hommes ni les anguilles.
Jeanne avait envie de faire jeter au cachot cette vieille édentée impertinente, qui, cet après-midi pour quelque menue monnaie répondait si complaisamment aux hommes d’armes, et qui ce soir paraissait la narguer, elle, la Reine. Mais en la brusquant ne risquait-on pas qu’elle ne donnât quelque maléfice allant à l’encontre du but poursuivi et éloignant définitivement le coeur du Roi ? La jeune Reine se fit encore plus douce.
- Mère, je te donnerai pour ton secret dix agnels d’or et tu seras ainsi à l’abri du besoin.
- Garde tes pièces d’or que ton époux donne au peuple à faux poids, je n’accepterai qu’un denier d’argent. Qu’il s’agisse d’une reine ou d’une paysanne mes secrets sont les mêmes, car c’est le même coeur qui bat dans toutes les poitrines ; je les vends donc le même prix.
- Soit, dit la Reine, dominant son énervement, mais si ton secret est bon, souviens-toi que tu n’auras pas obligé une ingrate.
- Ta ! ta ! ta ! dit la sorcière, combien j’en ni entendu de ces promesses ! Que l’on me paie d’abord.
Dame Géraldine tendit la pièce d’argent à la mère Noémie qui la mordit de ses gencives et l’enfouit en quelque coin de ses haillons.
- Maintenant, je vais parler, mais à toi seule. Fais écarter tes suivantes.
Malgré leur curiosité, sur un signe de darne Géraldine, les filles d’honneur s’en furent avec celle-ci dans le coin le plus reculé de la salle. Alors la mère Noémie se leva, elle s’approcha tout près de la Reine et de son horrible bouche sortirent ces mots :
La nuit où Jésus s’incarna
Quand douzième heure sonnera
Coeur pur au bois s’en ira
Seul et sans armes il sera.
Clochettes d’hiver cueillera
Trois brins et pas un au-delà
Dans sa dextre les gardera
Et dans sa senestre tiendra
Image de qui on voudra
Garder le coeur in oeterna.
A mesure qu’elle parlait, Jeanne répétait ces mots. Elle eut souhaité quelque explication.
- Mère, qu’entends-tu par coeur pur ?
Mais la vieille, sans ajouter une parole, avait tourné sur ses talons, et n’attendant pas que dame Géraldine la reconduisît, elle avait disparu derrière la portière. On entendait les flocs, flocs de son bâton s’éloigner dans les couloirs du palais.
Curieuses, les femmes s’étaient rapprochées de la Reine. Celle-ci leur répéta mot pour mot les paroles de la sorcière. Avide, chacune les commentait. Leur sens était assez clair, sauf en ce qui concernait le « coeur pur ».
- J’irai, dit la Reine. La prochaine nuit est la nuit de Noël. Quel coeur est plus pur que le mien ?
Puis ayant soudain un scrupule :
- D’ailleurs ne dois-je pas me confesser avant la fête ?
- La Reine y songe-t-elle ? s’exclama dame Géraldine. Aller seule la nuit au bois ! Car il est dit : « Seul et sans armes il sera » ! Le bois n’est déjà pas sûr le jour. Du reste le sire de Saint-Paul qui commande le palais ne le tolèrerait jamais. Il est responsable devant le Roi de la sûreté de la Reine.
C’était vrai. On a beau être Reine de France on ne fait pas tout ce que l’on veut. On passa en revue tous ceux que l’on connaissait au palais et personne ne semblait digne d’une telle mission.
En tremblant, les filles d’honneur s’étaient proposées. Elles éprouvèrent un soulagement à voir leur offre repoussée.
Il ne fallait songer à aucun clerc, qui ne saurait se prêter à cet acte de sorcellerie. M. de Saint-Paul, vieux guerrier perclus de rhumatismes, refuserait sous prétexte de sa mission à remplir. Le jeune sire de Beauverger, fraîchement arrivé de ses montagnes d’Auvergne pour commander les archers du palais, accepterait certainement, on voyait à ses yeux qu’il était prêt à tout pour complaire à sa belle souveraine, mais on n’était guère sûr de la pureté de son coeur.
On tergiversait : Raoul de Nesles était trop bavard, Nogaret ou quelqu’autre des légistes qui encombraient le palais, trop prudents. Alors qui ?
A ce moment s’éleva de la salle des gardes voisine, où se tenaient d’habitude les pages de service, le son grêle d’une guitare qui bientôt accompagna une voix fraîche comme une voix de femme. On distinguait maintenant dans le silence du palais endormi les paroles de la chanson :
Odile m’offrit un baiser,
Luce une rose joliette,
Rose sa main à embrasser,
Un ruban la tendre Jeannette.
Pour un autre, garde ta main,
Toi, ton ruban et toi, ta rose,
Toi, la caresse de satin
De ta bouche fraîche éclose.
Celle que j’aime ne m’offrit
Ni un baiser, ni une rose,
Mais chaque jour son doux souris
Sur moi un instant se repose.
De l’amour je n’ai que tourment
Mais j’y tiens bien plus qu’à la vie,
Je n’ose penser seulement
Son nom... et lorsque je la prie
En rêve je dis simplement :
J’aime ma mie !
J’aime ma mie !
Les femmes restaient rêveuses.
- Guillaume Catelan, le troubadour, dit à mi-voix une fille d’honneur.
- A qui va sa chanson ? demanda Agnès la plus jeune.
- Ce n’est pas difficile à deviner, murmura la troisième en coulant vers la Reine un regard significatif.
Jeanne avait entendu la question d’Agnès :
- C’est son secret, dit-elle. Elle songea encore un instant, puis comme pour elle seule soupira : « Un coeur pur ». Sa voix se raffermit :
- Vous pouvez vous retirer sauf dame Géraldine qui ira me quérir messire Guillaume Catelan à qui je désire parler.
Chacune obéit. Dame Géraldine revint quelques instants après, suivie de Guillaume.
La dame d’honneur, sur un signe de sa maîtresse, s’était retirée dans le fond de la salle, car il n’eut pas été séant que la Reine restât seule avec un page. Celui-ci, un gracieux jeune homme de dix-sept ans à peine, blond et rose encore comme un enfant et plus rose encore d’émotion, se tenait incliné devant sa souveraine, attendant ses ordres. Elle le contemplait avec attention. « Oui certes, pensait-elle, un coeur pur ». Doucement elle parla :
- Etes-vous prêt à exécuter tous mes ordres à la lettre, sans les discuter?
- Vous êtes la Reine, dit le page.
- Demain soir, veille de la Nativité, vous irez seul et sans armes dans la forêt de Rouvray, là au douzième coup de minuit vous y cueillerez de la main droite trois brins de clochettes d’hiver que vous me rapporterez secrètement. Dans votre main gauche vous tiendrez un portrait...
La Reine s’arrêta. Haletant, le page écoutait, cherchant à deviner, à savoir. Est-ce que par hasard ?..
- Je n’ai pas de portrait, soupira la Reine. A cela je n’avais pas songé.
Le coeur du page battait plus fort. Mais la Reine eut un geste joyeux. A sa ceinture pendait une escarcelle, elle en tira un angelot d’or. Sur une face un ange y supportait l’écu de France, sur l’autre Philippe le Bel trônait dans ses habits royaux. C’était une de ces monnaies que le Roi, à court d’argent, avait falsifiées, disait-on, mais bast ! n’était-ce pas un portrait ?
La Reine tendit la pièce au troubadour.
- L’image, expliqua-t-elle.
- Le Roi, balbutia le page.
La Reine vit son trouble, elle sourit.
- Et qui cela pourrait-il être ? Vous irez ?
- J’irai.
Alors Jeanne tendit sa main. Guillaume se jetant à ses genoux baisa dévotement les doigts de la Reine : comme elle était penchée sur lui elle posa ses lèvres sur son front. Tout pâle, malgré le reflet du feu rougeoyant, le page se relevait. Vivement Jeanne détacha le ruban qui retenait ses cheveux et le tendit au troubadour :
- Vous ne pourrez plus chanter votre chanson, dit-elle très vite.
Après une profonde révérence Guillaume Catelan quitta la présence de la Reine.
Les cloches du couvent de Longchamp appelaient les nonnes à célébrer Noël, l’événement que l’on allait commémorer dans quelques instants. Ce bruit harmonieux seul rompait le silence de la grande forêt de Rouvray dont un fragment forme maintenant le bois de Boulogne. La neige était tombée très dru ces jours derniers et partout étendait son linceul blanc. Les bêtes sauvages, réfugiées dans leur tanière, semblaient respecter cette trêve de Dieu.
Mais les hommes ne sont-ils pas plus cruels que les loups ? A un quart de lieue du couvent vivaient dans une hutte sordide deux frères : Ogier et Antoine. De leur état ils étaient bûcherons, mais il était bien rare de leur voir abattre des arbres et pourtant les gens qui connaissaient la forêt savaient que dans leur taudis, des semaines entières, les deux frères faisaient ripaille. D’autres fois, ils s’en remettaient à la charité du couvent de Longchamp pour obtenir une miche de pain.
Sauf la soeur tourière aux jours de disette et un mauvais traiteur de Suresnes en temps d’abondance, les deux frères ne voyaient personne. Les autres bûcherons les fuyaient.
Or, ce soir de Noël, Ogier et Antoine avaient quitté leur repaire. Ils ne se rendaient pas à la messe de minuit, bien moins allaient-ils abattre quelque rouvre à cette heure tardive, encore qu’ils se fussent munis de leurs haches.
Près du chemin creux qui, venant de Longchamp va vers Paris en passant par les villages d’Auteuil, de Passy et de Chaillot, les, hommes s’arrêtèrent.
- Minuit n’a pas encore sonné, dit Ogier.
- Deux heures à attendre, grogna Antoine.
- La prise vaut la peine.
Celui qu’ils attendaient n’était ni un cerf, ni un chevreuil, mais un riche marchand drapier dont la fille était religieuse au couvent et qui avait obtenu l’autorisation d’aller y assister à l’office nocturne. Il devait repasser par là après la messe et...
Mais qui va là ?
Un homme mince, svelte, presque un enfant, arrive, venant de Paris. On l’entend à peine marcher, la neige étouffe ses pas légers. Ogier et Antoine retiennent leur souffle. On dirait un seigneur. Nulle épée pourtant ne relève le bas de son long manteau.
- L’imprudent, se dit à lui-même Antoine avec un ricanement féroce.
Le jeune homme passe près des malandrins cachés derrière des arbres, il chante tout bas pour lui-même :
En rêve je dis simplement
J’aime ma mie.
J’aime ma mie.
- Il fait bien de chanter maintenant, songe Ogier.
Pourquoi le jeune homme quitte-t-il le chemin ? Il va vers une clairière. Là, la neige semble moins lisse, elle est soulevée par endroits et des toutes petites taches mouchettent sous la clarté de la lune le tapis blanc.
- Des clochettes d’hiver, souffle Ogier.
- Des fleurs pour son propre enterrement.
L’air à vibré. Au clocher du couvent sonne le premier coup de minuit. Lentement le tintement se répète. Le jeune homme s’est courbé vers le sol. Il a ouvert la main gauche. Les bandits y ont vu un reflet d’or... Il se penche plus bas et quand se détache le dernier des douze coups, de sa main droite il cueille trois brins de fleurettes.
On a trouvé dans une clairière de la forêt de Rouvray le cadavre d’un page de la Reine, Guillaume Catelan, le troubadour. Dans sa main droite étaient trois brins de clochettes d’hiver, sa main gauche vide était grande ouverte, à son poignet était apparu un ruban noué en manière de bracelet, ce ruban était aux couleurs de la Reine. Sans doute en se jouant, l’avait-il un jour ramassé...
Ce soir-là, à la veillée, ni la Reine ni ses suivantes ne prononcèrent une parole. Le prévôt de police mena une enquête, on arrêta quelques mauvais drôles que l’on dut relâcher, tant ils purent fournir de bonnes preuves que le soir de Noël ils étaient loin de la forêt de Rouvray.
Un marchand drapier, en revenant cette même nuit du couvent de Longchamp, était passé tout près du lieu du crime. Il n’avait rien remarqué, ni les domestiques qui l’escortaient car au dernier moment il avait jugé plus prudent de ne pas voyager seul dans de si lointains parages n’avaient rien vu non plus.
Les archers bientôt cessèrent leurs rondes dans la forêt. Et l’oubli se fit.
Un cabaret borgne près du fleuve à Suresnes, dans la salle basse à l’air poisseux des vapeurs du vin chaud à la cannelle. Des hommes causent, les coudes sur la table.
Un voyageur boit un dernier coup pour se donner du coeur, il trinque avec le batelier qui doit lui faire franchir la Seine. Il faut qu’il soit à la foire d’Auteuil dès l’aube et la traversée de la forêt de Rouvray l’épouvante. Ne parle-t-on pas de crimes commis dans la profondeur de ces bois ? Tout dernièrement on y a tué un page de la Reine.
Le passeur veut le rassurer :
- Les coupe-jarrets savent à qui ils ont affaire. Ils ne vont pas s’attarder à un pauvre marchand forain qui n’a que de vulgaires marchandises difficiles à écouler. Un page de la Reine a une bourse bien garnie, chacun sait ça.
Deux hommes un peu plus loin vident un quatrième bol de vin chaud.
- Antoine, dit le premier, tu entends ce que dit ce maraud ?
- Il fait croire à ce courtaud de boutique que le page de la nuit de Noël avait une bourse bien garnie ! Antoine et Ogier très ivres s’esclaffent bruyamment. Un grand gaillard chaussé de grosses bottes s’approche des deux frères comme pour prendre part à leur gaîté.
- N’avait-il pas une bourse bien garnie ? interroget-il négligemment.
- Ah ! compère, glapit Ogier, il avait en tout et pour tout sur lui une petite pièce d’or... et encore elle était fausse !
Les conversations s’arrêtent un instant. Comment ces hommes en savent-ils si long sur un crime commis à minuit dans une forêt solitaire ? Le gaillard aux grosses bottes sort.
Le lendemain, par ordre du prévôt de police, Ogier et Antoine étaient pendus haut et court.
Quelques mois ont passé, le Roi est revenu d’Espagne. .
Un jour d’été un messager se présente au couvent de Longchamp et demande à parler à la mère abbesse, « d’ordre de la Reine ». Il est reçu et longuement confère avec elle.
Dès le lendemain au bord du chemin creux qui va vers Paris, dans une clairière fleurie, des ouvriers venus d’un couvent élèvent une croix de pierre.
Les voyageurs passant devant cette croix se signent. Ils disent une prière pour l’âme de Guillaume Catelan, troubadour, page de la Reine, qui une nuit de Noël a trouvé ici la mort en cueillant des fleurs.
Citation: La Croix Catelan est toujours debout à l’entrée d’un bel enclos tracé au centre du bois de Boulogne, et enclos s’appelle le Pré Catelan.
[Source: http://forum.lesroyaumes.com/viewtopic.php?t=176585&postdays=0&post…]
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Les quatre fils Aymon
Miniature du XIVè s. (BNF)
Dans le noble château d’Albi vivait au temps de l’Empereur Charlemagne à la barbe fleurie, un seigneur de haute lignée qui avait nom Aymon. Il avait vaillamment combattu contre les Sarrasins et c’est pourquoi l’Empereur, dans sa sagesse, lui avait octroyé ce duché de Dordogne qui avoisine les pays que désolèrent si cruellement les Infidèles.
Le fief fut certes en bonnes mains ; le duc de Dordogne guerroya si ardemment au nom de son maître. et seigneur que les mécréants durent quitter les marches de l’Empire et se réfugier par delà les Pyrénées.
Las ! Tant de courage et de vaillance ne furent guère récompensés. Charles fit bien tenir à Aimon les marques les plus flatteuses de son estime, il le maintint dans ses duché, honneurs et prérogatives, mais petit à petit il oublia son preux vassal qui n’avait plus d’occasion de se distinguer par des actions d’éclat et qui, loin de la cour d’Aix-la-Chapelle, ne pouvait pas se faire remarquer parmi les courtisans.
A d’autres les terres fertiles de la Champagne et de la Brie, à d’autres les riches fiefs de la riante Touraine, à Aymon les champs où dans les bonnes comme dans les mauvaises années, ne poussent guère que des cailloux. Dans la grande salle du château d’Albi, autour de Hi table pauvrement servie où les pois chiches et les oignons cuits sous la cendre remplaçaient le plus souvent le rôti et la venaison, ne régnait pas la gaîté. Rares étaient les convives désireux de partager une aussi maigre pitance ; les voyageurs eux-mêmes, instruits, par la voix de la renommée, de la pauvreté du duc, évitaient de frapper à sa porte, sachant que, si l’accueil qu’ils recevraient était cordial, ils ne répareraient que faiblement leurs forces.
Et pourtant la jeunesse ne manquait pas dans la sombre et fière demeure. Il y avait là Renaud, le fils aîné d’Aimon, dont la noble prestance était trait pour trait celle de son valeureux père. Tout jeune il avait manié la lance à ses côtés et savait, à l’âge où ses compagnons ne songent qu’à dénicher les petits oiseaux, frapper de l’épée et dompter un cheval fougueux.
Guichard, le second, également habile aux jeux guerriers, excellait à retracer, avec des couleurs délayées dans la colle, des épisodes de combats ; il avait sur les murs nus de la salle du château, peint des scènes qui rappelaient les hauts faits de son père de façon si saisissante que des vieux compagnons d’armes du duc en avaient été émerveillés.
Le troisième, Alard, composait des poèmes et des chansons en s’accompagnant sur ’une sorte de luth de sa fabrication et quand il chantait quelque noble et touchante histoire, les yeux parfois se remplissaient de larmes.
Richardet, le plus jeune, dont la naissance avait coûté la vie à sa mère, la pieuse Crysalinde, eut souhaité guerroyer, peindre ou chanter comme ses aînés, mais sa nature douce et timide lui interdisait de se mettre en avant. C’est à lui pourtant, à sa sagesse bien au-dessus de celle des garçons de son âge, il avait à peine dépassé sa quinzième année, que son père et ses frères recouraient quand ils souhaitaient un avis. Il était le chéri de Bradamante, sa soeur, qui tenait la place laissée vacante par une mère adorée.
- Combien je voudrais, disait parfois Renaud, aller châtier ces partis d’Infidèles qui, quittant leur royaume par delà les monts viennent désoler les pauvres paysans et ruiner leurs demeures. A rester ici, mon bras se rouille et à un âge où vous, mon Père, vous étiez déjà couvert de gloire, je me morfonds comme un vieillard à l’abri de ces murs.
- Ah ! Chevaucher dans le beau soleil du matin, aller jusqu’à la forêt, soupirait Guichard, me remplir les yeux de visions inconnues et ]es fixer ensuite sur un tableau !
- Visiter les villes voisines et les pieux sanctuaires, répétait Alard, apprendre de belles histoires de héros et de saints et les traduire en chansons ; écouter la voix des cloches et des oiseaux et les imiter sur mon luth !
- Voir le monde ! ajoutait Richardet.
- Mais, mon Père, votre vieux cheval d’armes est mort l’an passé ; mon tarbais est poussif et bute à chaque pas.
- La jument est aveugle.
- Le genet d’Espagne que vous avez pris au roi Marsile est tout au plus bon à aller au marché.
- Aucun ne pourrait nous porter.
Les plaintes de ses enfants allaient au coeur d’Aimon qui se rappelait sa jeunesse ; il baissait la tête et des larmes tombaient sur sa barbe grise.
L’Ennui, fille d’Inaction, régnait sur ces jeunes coeurs et chaque jour leurs fronts étaient plus soucieux. Ils montaient sur la haute tour du donjon pour voir aussi loin que portait la vue et toujours ils redescendaient plus chagrins et plus maussades.
- Je crains pour la santé de mes frères, disait Richardet à sa soeur Bradamante, mais il ne parlait pas de sa tristesse à lui qui avait chassé de ses joues les couleurs de la jeunesse.
Que pouvait Bradamante ? Elle tenait de sa mère quelques pauvres bijoux qui lui semblaient les plus précieux qu’il se put voir. Un jour qu’un marchand se présenta au château, elles les lui montra en cachette, décidée à sacrifier ce trésor si cher au bonheur et à la santé de ses frères.
Le marchand, venu de Jérusalem et qui trafiquait de tout ce dont on peut trafiquer : or, argent, pierreries, soies précieuses, parfums, épices, plongea la main dans le coffret de Bradamante et quand il eut bien tout pesé, soupesé, tourné, retourné, regardé et examiné, il offrait un prix qui n’eut pas permis d’acheter même une vulgaire bourrique.
La jeune fille reprit son coffret et remonta dans sa chambre auprès de son rouet ; ses chers bijoux avaient perdu pour elle tout attrait puisqu’elle ne pouvait les sacrifier à la joie de ses frères. Elle pleurait donc en filant sa laine, quand, tout à coup, une lueur illumina sa chambre où déjà s’allongeaient les ombres de la fin du jour.
Devant elle se tenait une femme aux traits purs, vêtue comme les dames qui vivent à la Cour des Rois et qu’elle avait vues aux vitraux de l’église Sainte-Cécile.
- Bonjour, Bradamante, dit l’apparition.
Bradamante, saisie, ne put articuler une parole, mais elle se leva et fit à la belle dame une profonde révérence.
- Je vois, continua la dame, que vous ne savez pas qui je suis. Vous ne m’avez d’ailleurs jamais vue : je suis la Fée Orlan de et j’appartiens à votre famille.
(Nous avons dit que le duc de Dordogne était de haut lignage ; il comptait parmi sa parenté non seulement des personnes de grande naissance, mais encore des enchanteurs et des fées.)
- Je sais la cause de votre chagrin qui a touché mon coeur. Je puis faire quelque chose pour vous ou plutôt je sais qui peut et veut le faire, car les questions de palefrois et d’armes ne sont pas de mon domaine. J’ai parlé de la chose à, notre cousin Maugis, le magicien, qui vous exaucera. Voici donc sa volonté : Demain, sur le mur du château qui fait face au Midi,devra être dessinée l’image d’un cheval tel que le souhaitent vos frères. Quand le soleil sera au haut de sa course, il se produira tel événement qui vous comblera d’aise.
L’apparition commençait à s’effacer et Bradamante, revenue de sa stupeur, était sur le point de remercier sa bonne cousine quand Orlande, déjà à demi évanouie dans l’ombre du soir étendit la main :
- Je vous dirai encore ceci : Si l’un de vos frères dans ses chevauchées a besoin de mon aide, qu’il m’appelle une fois, mais une fois seulement car les fées ne doivent pas trop fréquemment intervenir dans les affaires des hommes, je lui porterai secours.
Et sur ces mots, la fée disparut.
Dès l’aube du lendemain, on put voir les quatre frères et Bradamante devant le grand mur qui ferme vers le Sud le château d’Albi.
Guichard, tenant à la main un morceau de charbon de bois, avait esquissé sur la pierre un splendide coursier. Sa taille était d’une coudée plus haute que celle des chevaux les plus grands, son encolure était souple, ses membres fins et nerveux, son dos long et sa croupe robuste.
Renaud avait exigé que son frère ajoutât au dessin un harnachement complet dont il avait précisé le moindre détail. Allard avait voulu qu’il eut une superbe crinière et que sa longue queue balayât le sol.
Richardet s’était contenté de prier son frère de mettre plus de feu et d’intelligence dans le regard de l’animal.
Bradamante approuvait, mais à mesure que le temps passait, un peu d’inquiétude naissait dans son tendre coeur ; elle craignait, sans oser dire ses craintes, qu’une désillusion n’augmentât encore le chagrin de ses frères après une si ardente espérance.
Le soleil montait à l’horizon. Soudain en entendit à la cathédrale, comme à l’église Saint-Salvi, comme dans tous les couvents des moines et des nonnes, tinter les premiers coups de l’Angélus.
Alors, il se produisit un fait inouï : la pierre sembla s’animer, on eut dit que quatre fers frappaient ensemble le mur et, devant les jeunes gens, stupéfaits malgré leur attente, un cheval, un vrai cheval, vivant et piaffant, hennissait joyeux. Le dessin sur le mur était effacé, mais le coursier était bien tel qu’il avait été tracé : même taille, même puissance, même finesse, dans son oeil luisait cet éclat intelligent qu’avait souhaité Richardet.
Sa couleur même était celle que lui avait donnée le charbon de Guichard. Il était bai-brun. C’est pourquoi de toutes les bouches sortit un seul cri : « Bayar » ce qui veut dire le « bai ». Ce fut le nom que devait porter désormais le noble animal.
Dans la joie perça pourtant vite une inquiétude, car il n’y a pour les hommes, même les meilleurs, point de joie parfaite : Qui monterait ce cadeau féérique ?
- C’est toi, l’aîné.
- Non, c’est toi qui l’as dessiné.
- Non, c’est toi qui l’as voulu si beau.
- Non, c’est toi qui as exigé que son regard fût si fier.
Et tous luttaient de générosité tandis que le coursier attendait le bon vouloir de ses maîtres. Alors Bradamante parla :
- Ce cheval semble si fort, son échine est si longue, si haute sa stature, si puissants ses membres, qu’il pourrait bien vous porter tous les quatre.
A ces mots qui les mettaient d’accord, tous, d’un bond, s’élancèrent sur le dos de Bayard qui, en quelques foulées de galop les emmena vers la campagne.
Ce fut alors la joie dans le château d’Albi. Autour de la table frugale s’asseyaient maintenant au retour de leurs randonnées quatre jouvenceaux enivrés de grand air, d’action et d’espace.
Les brigands infidèles châtiés étaient retournés derrière l’abri de leurs montagnes, leur fuite était retracée en de vivants tableaux sur les parois des salles et même sur celles de l’église Sainte-Cécile. Les vaillants exploits étaient chantés par Alard de si habile façon que les seigneurs des alentours venaient en écouTer le récit. Et Richardet partageait toute cette joie.
Il n’était bruit dans merveilleuses chevauchées des quatre fils Aimon sur leur cheval Bayard.
A travers tout le Languedoc chevauchèrent les quatre frères. Apprenaient-ils qu’ici un baron abusant de sa force avait opprimé un voisin plus faible, que là une veuve ou des orphelins avaient été victimes d’une injustice, ils couraient châtier l.’auteur du méfait.
Ils survenaient si vite que le coupable n’avait pas le loisir de rassembler ses partisans e_ de se mettre en état de défense. Il avait tout juste le temps de recommander son âme à Dieu avant de recevoir le châtiment qu’il méritait.
Le bruit de ces exploits accomplis avec la promptitude de la foudre se répandit bien vite dans l’Empire. Des émissaires accouraient de toutes parts pour demander la protection des quatre preux écuyers.
- Beaux Seigneurs, disait l’un, la dame de Puy-Guillaume s’est vu ravir les troupeaux de ses paysans par le baron de Thiers, elle ne sait comment se faire rendre justice.
Les jeunes fils du brave Tancrède de Vezelaye disait l’autre, orphelins de leur valeureux père, ont été emmenés en captivité par des brigands qui hantent les forêts de Bourgogne.
Et tous réclamaient aide et protection.
Point n’était besoin pour eux de répéter leur requête. Tandis qu’ils reprenaient lentement le chemin de leur pays, les quatre fils Aimon, sur le dos de Bayard, couraient comme le vent vers l’endroit désigné. Et malheur à l’oppresseur ou au ravisseur.
C’est ainsi qu’on les vit passer en Auvergne, en Bourgogne, dans les plaines de Flandre, sur les bords fleuris de la Loire ou aux rivages rocheux du Rhin. Nulle part ils ne séjournaient et leur besogne de justice accomplie, ils retournaient au château du duc, leur père, non sans rapporter maintes fois un riche butin prélevé sur le trésor de l’avare et du méchant.
Tant de beaux exploits ne pouvaient pas ne pas venir aux oreilles de l’Empereur Charles. Un soir qu’il soupait en son palais à Paris, où il était venu se reposer dans le climat de ses douces provinces de l’Ile-de-France des rigueurs de l’hiver d’Aix-la-Chapelle,son neveu Roland, pour le divertir, lui fit le récit des hauts faits des fils du preux Aimon.
- Mais, par Dieu ! s’exclama Charles, comment ces jeunes gens peuvent-ils accomplir tant de belles prouesses en des lieux si distants l’un de l’autre. Si ce que tu dis est vrai, Roland, et je ne doute pas de tes paroles, il faudrait une vie humaine pour mener à bien toutes ces expéditions.
- Voilà où est le secret de leurs succès, répliqua Roland ; ils possèdent un cheval merveilleux nommé Bayard tant il est de robe sombre ; ce cheval qui leur fut, dit-on, donné par une fée, les transporte tous les quatre par monts et par vaux plus vite que ne vole l’hirondelle légère.
L’Empereur réfléchissait à ces paroles quand s’éleva la voix insidieuse de Ganelon, le fourbe :
- Est-il permis à de simples écuyers de posséder pour leur commodité personnelle un cheval aussi incomparable ? N’est-ce point là une monture de roi et que seul l’Empereur devrait posséder ?
- Puis-je songer à dépouiller les fils de mon preux compagnon d’un bien qui leur est précieux et dont ils font un si noble usage ? Est-ce bien à moi, dont la mission sur terre est de faire régner la justice, de m’emparer de ce qui est à mes sujets et de leur faire du tort ?
- Qui donc parle de les dépouiller ? Vos trésors sont assez considérables pour que vous puissiez les dédommager largement de leur monture et leur permettre d’acheter quatre palefrois dignes des plus nobles chevaliers et dont de jeunes écuyers comme eux pourront se montrer à bon droit orgueilleux.
L’Empereur réfléchissait, mais son coeur était juste.
- Si pourtant, c’était précisément leur cheval que veuillent posséder les fils de mon féal compagnon, il est de leur droit de le conserver et ce serait mal agir que de m’en emparer même en en payant le prix et au-delà.
Roland et les autres barons approuvaient ces paroles, mais Ganelon, à qui toute supériorité, quelle qu’elle fût, était insupportable et qu’aigrissait la renommée naissante des quatre fils Aimon, ne se tint pas pour battu.
- Certes, c’est là parler en homme équitable, mais vous n’êtes pas un homme comme un autre qui agit pour son intérêt personnel. Votre intérêt se confond avec celui de l’Empire. Or, songez qu’un cheval comme celui-là rendrait d’éminents services pour le gouvernement de vos peuples. Avec lui, plus de distances ; les marches les plus lointaines seraient au coeur de vos Etats. Eclaterait-il aux frontières quelque événement important ? Un émissaire mandé par vous reviendrait vous en rendre compte pour ainsi dire dans la journée. Le bien public ne doit-il pas passer avant tout le reste ?
- Tes paroles. Ganelon, semblent inspirées par un sens politique et pourtant je ne suis pas convaincu. Du reste, ce cheval est peut-être moins merveilleux qu’on ne le dit ; il faut, dans les récits, faire la part de l’exagération. Ce que nous a dit notre bien-aimé Roland, il ne l’a pas vu de ses yeux.
- Ceux qui m’ont rapporté ces choses sont dignes de foi, dit vivement Roland.
Alors Ganelon de sa voix la plus douce :
- Il y a un moyen, Seigneur, de vous assurer de l’exacte vérité : faites venir à Paris les fils Aimon, recevez-les avec honneur. Ils ne pourront qu’être flattés de cette distinction. Puis, dans la carrière qui se trouve au bord de la Seine, auprès de la tuilerie, ordonnez qu’une course mette en ligne les meilleures montures de vos barons. Les fils Aimon y prendront part. Vous verrez courir leur cheval. S’il est vainqueur et si vous le jugez utile à votre service, il vous sera alors facile, en le payant d’un prix élevé et en comblant de dons ses possesseurs, de le mettre dans vos écuries.
Charles réfléchit un instant.
- Ceci me paraît sensé. D’abord, il me sera agréable de montrer à mon vieux compagnon Aimon que je l’honore en la personne de ses fils et ensuite je suis curieux de voir leur coursier fabuleux. Pour le reste, les événements nous guideront. Je te charge, Ganelon, d’arranger tout ceci.
Dans sa joie de nuire et de faire de la peine à autrui, Ganelon ne perdit pas une minute. Un écuyer, doté d’une solide escorte et chargé de riches présents, partit sur l’heure pour Albi, portant un message rédigé par Ganelon et signé de la main même de l’Empereur.
La petite troupe parvint à Albi un peu après le repas du soir. Aimon était doucement assoupi au coin de la grande cheminée. C’était là sa place favorite ; car, à vrai dire, il n’y avait pas de feu dans l’âtre, on était au mois de mai qui est particulièrement chaud en Dordogne.
Renaud était occupé à faire reluire une superbe épée à deux tranchants d’un curieux travail flamand, dont il s’était emparé dans un combat contre Godefroy le Cruel, comte de Liège.
Alard tirait de son luth des sons harmonieux.
Guichard ornait d’un couteau habile un coffre de mariage destiné à une de ses petites cousines. Il y sculptait, autour d’un trophée d’armes, mille plantes gracieuses : chèvrefeuilles, jasmins, volubilis, mêlés à des feuilles de laurier.
Richardet, à voix basse, causait avec Bradamante qui filait de la laine.
- Je ne sais pourquoi, disait-il, je ne me sens pas ce soir l’esprit au repos. Pourtant nous venons d’une belle chevauchée qui nous a rapporté grande gloire dans tout le pays de Flandre. Mes frères sont joyeux ; mon père, dans sa vieillesse, revit en ses enfants et toi, chère Bradamante, tu souris à ton ouvrage. Il semble qu’un malheur va fondre sur nous.
- Il ne faut pas, dit la douce Bradamante, parler ainsi du malheur, c’est, dit-on, l’attirer. Ton inquiétude provient sans doute de ta fatigue ; tu partages les travaux et les périls de tes frères plus âgés et plus forts que toi. Je vais te préparer une tisane de tilleul qui calmera tes esprits.
Elle se levait pour aller apprêter le breuvage promis, quand on heurta à la porte du château. Quel était le voyageur attardé qui venait à cette heure ? Un bruit de voix retentit sous la voûte et un serviteur vint annoncer le messager de l’Empereur.
En un instant tous furent debout et même le vieil Aimon retrouva pour quitter son fauteuil la vivacité de sa jeunesse. Le messager fut introduit, tandis que les cavaliers de son escorte étaient menés dans la salle des gardes pour se rafraîchir et que les vieux serviteurs préparaient une bonne litière pour leurs chevaux dans les vastes écuries vides, où seul Bayard occupait une large place.
A la vue de ce palefroi merveilleux, les coursiers venus de Paris semblèrent éprouver une crainte et se serrèrent l’un contre l’autre au fond des écuries et on ne les entendit ni hennir ni piaffer.
Pendant ce temps, le messager impérial était dans la salle haute traité avec les plus grands honneurs. Tout ce que l’on put trouver de délicat dans le château fut mis à sa disposition. Quand il se fut rassasié et abreuvé, nul n’ayant eu la téméraire indiscrétion de lui demander le but de sa visite, il remit la lettre signée de son maître et ce fut Richardet à qui incomba le soin d’en donner lecture.
Le message commençait par un salut affectueux et courtois pour le preux Aimon et continuait par des paroles flatteuses pour ses fils, puis on en arrivait à la partie principale.
L’Empereur désirait connaître les enfants d’un vieux et féal serviteur, il souhaitait les recevoir à Paris où il séjournait quelque temps encore et il les conviait à sa Cour. Il leur enjoignait de venir avec le noble Coursier qui émerveillait les provinces et qu’il voulait considérer de ses yeux.
Aimon fut tout attendri de voir que son suzerain ne l’avait pas oublié dans son éloignement. Renaud, Guichard et Alard exultaient à l’idée de voir Paris et les merveilles de la Cour Impériale. Leur joie à tous fut encore augmentée par les riches présents qui, de la part de Charles, leur furent distribués et même Bradamante regardait avec plaisir et un peu d’orgueil la belle croix en or enrichie de pierreries de toutes couleurs que le messager avait suspendu à son cou. Seul, Richardet restait rêveur.
- Eh ! quoi, Richardet, n’es-tu pas heureux d’aller à Paris, de voir Charles, notre suzerain et tous les beaux seigneurs et toutes les belles dames de la Cour ?
- Je me réjouis comme vous, mes frères, mais si je quitte volontiers notre château pour des combats que je connais, je crains un peu de le laisser pour une cour dont j’ignore les coutumes et les usages. Ses frères le plaisantèrent un peu sur sa timidité et pour la première fois se moquèrent de ses pressentiments.
Dès le lendemain, il fallut songer au voyage. Les quatre jeunes gens s’équipèrent de leurs plus galants atours et Richardet ne parut pas le moins bravement accoutré. Le messager impérial, selon les ordres reçus pressait ce départ. Il ne devait pas les accompagner. Aussi bien n’eut-il pas pu avec sa troupe suivre le pas rapide de Bayard.
Quand sonna l’heure de la séparation, Aimon embrassa tendrement ses fils, les chargeant d’un message de reconnaissance pour l’Empereur.
Voyant son frère Richardet encore tout pensif, Bradamante le tira un peu à l’écart et lui dit :
- Je dois, mon cher Richardet, te faire part d’une communication de notre cousine, la fée Orlande, communication que j’ai gardée pour moi tant que je savais que vous ne couriez que des risques de guerre où vous n’eussiez jamais voulu en profiter. Si vous vous trouvez en péril, une fois, mais une fois seulement, invoquez cette bonne Fée et elle viendra à votre secours. Evitez de l’invoquer sans nécessité, elle ne pourrait plus rien pour vous à l’heure du vrai péril.
Puis Bradamante embrassa Richardet qui alla prendre place sur le dos de Bayard derrière ses trois frères.
Et ce fut la chevauchée vers Paris. Quels fleuves ils franchirent, à travers quelles plaines ils galopèrent, quelles forêts ils traversèrent, quelles montagnes ils gravirent, nous ne vous le dirons pas, un atlas vous renseignera mieux que nous. Mais au bout de peu de temps ils se trouvèrent aux portes de Paris qui, tout en étant bien plus petit que le Paris que vous connaissez, leur parut pourtant une immense cité.
Ils pénétrèrent dans les faubourgs, passèrent au pied des tours où plus tard devait s’élever la Bastille, franchirent un pont édifié par les Romains et arrivèrent au Palais Impérial qui était bâti dans l’IIe de la Cité.
Là, ils trouvèrent une grande foule de seigneurs somptueusement harnachés et de dames superbement parées. Tous et toutes voulurent admirer le coursier merveilleux qui avait parcouru tant de lieues avec quatre cavaliers et qui pourtant semblait sortir de l’écurie tant il était frais et fringant.
Certains crurent remarquer que le coursier avait des ailes.
- C’est un ange, disait celle-ci.
- C’est un diable, affirmait celui-là.
- C’est Pégase, déclarait un docteur.
Ganelon, au nom de l’Empereur, était venu au-devant des quatre frères pour les mener auprès du souverain, ce à quoi ceux-ci ne consentirent qu’après que Bayard eut été placé dans une écurie digne de lui, et pansé et pourvu d’une abondante pitance.
Quand ensuite, s’étant baignés, parfumés, et ayant rajusté leur équipement souillé par la course, ils se furent présentés devant l’Empereur, ils reçurent de Charles un si gracieux accueil que leur coeur s’amollit dans leur poitrine. Richardet lui-même, devant tant d’augustes prévenances, sentit se dissiper ses inquiétudes.
Un magnifique repas fut servi où les jeunes gens occupaient les places d’honneur aux côtés de l’Empereur. Il leur fallut à plusieurs reprises conter leurs exploits, tant chacun était curieux, je les entendre puis ; comme par hasard, la conversation tomba sur Bayard, le cheval merveilleux.
Ganelon prit la parole :
- L’Empereur désirerait voir cette bête incomparable, mais non point tenue en main ou dans une écurie ; il aimerait se rendre compte de ses qualités. Un cheval au repos c’est une épée au fourreau ; on n’en peut juger la valeur. C’est pourquoi j’ai reçu ordre de réunir les meilleures montures appartenant aux seigneurs de la Cour afin de les faire se mesurer entre elles dans une course. Des prix d’une richesse incomparable récompenseront le vainqueur. Si votre cheval est ce que l’on dit, vous retournerez à Albi tout ruisselants d’or et ce sera un grand honneur pour vous.
Les quatre frères ne pouvaient qu’acquiescer. D’ailleurs, ils n’étaient pas fâchés de briller au milieu de tous ces barons dont quelques-uns, malgré la faveur de l’Empereur, les considéraient avec un peu de dédain.
Le jour fut pris pour le surlendemain afin que cavaliers et monture pussent se reposer du long voyage, et tard dans la nuit chacun se retira. Au lieu des beaux appartements qui leur avaient été préparés, les quatre frères obtinrent licence de reposer dans l’écurie auprès de leur cher Bayard.
Ils prirent donc congé de l’Empereur, mais en se retirant, Richardet, qui avait l’ouïe fine, entendit un des barons, c’était Ganelon mais il ne le reconnut pas, qui disait à un autre seigneur :
- Ils font bien de profiter de leur cheval, il ne sera pas à eux bien longtemps.
Ces paroles rendirent à Richardet toutes ses craintes. Une fois étendu sur la bonne paille fraîche à côté de ses frères, il leur redit ce qu’il avait surpris. A leur tour, l’inquiétude les prit malgré leur bonne humeur et l’effet bienfaisant des vins qu’ils avaient bus.
Quelqu’un voulait donc les dépouiller de leur bien le plus précieux ? Ils ne pouvaient songer que l’Empereur trempât dans ce noir complot. Alors l’avertir ? Mais c’était parler contre un de ses courtisans, de ses amis. Il ne croirait pas la véracité de ce rapport. Peut-être entrerait-il dans une de ces colères qui font trembler l’Empire ?
D’ailleurs, opina Renaud, les paroles que tu as entendues n’exprimaient peut-être non un projet mais une crainte, un pari engagé, que sais-je ?
Richardet conservait son opinion, mais il ne voulait pas contrarier ses frères ; il dit :
- Il faut, en tous cas, nous tenir sur nos gardes. Si on convoite Bayard c’est qu’on le sait le meilleur de tous les chevaux connus. S’il se révèle inférieur aux autres, non seulement on ne nous le disputera plus, mais les barons, heureux d’avoir gagné la course, auront pour nous de l’amitié au lieu de ressentir l’envie qu’inspire toujours un rival heureux.
- C’est vrai, dit Renaud, mais nous n’aurons pas le prix.
- Nous semblerons à tous ridicules, ajouta Guichard.
- Et on dira, une fois de plus, conclut Alard, que les gens du Midi sont vantards et menteurs.
Mais, Richardet fut si persuasif, qu’enfin ses frères partagèrent son opinion.
Dès le lendemain au petit jour, Richardet, accompagné de Guichard se rendit dans la boutique d’un marchand de drogueries et acheta une certaine pommade. En rentrant, Guichard le peintre habile étendit cette pommade sur le poitrail et aux boulets de Bayard dont lés poils blanchirent instantanément comme ceux des vieux chevaux.
- Il ne reste plus, dit Richardet, qu’à attendre l’heure de la course et de nous en tenir à notre projet.
Ces deux jours ne furent qu’une fête en l’honneur des fils Aimon. Les Seigneurs se disputaient leur compagnie, mais toujours l’un d’eux, à tour de rôle, restait en faction auprès de Bayard. Ils ne remarquaient rien d’anormal et si affectueux étaient les propos des compagnons de Charles que parfois Renaud, Alard et Guichard se prenaient à rire des inquiétudes de Richardet.
Enfin vint l’heure de la course. Les concurrents se dirigeaient vers la carrière qui s’étendait sur les rives de la Seine dans la campagne, en aval de la Cité, à l’endroit où déjà se trouvait une fabrique de tuiles qui devait bien plus tard donner son nom àunpalais et à un jardin.
Tout autour d’un vaste-espace réservé aux coureurs s’élevaient des tribunes bondées de spectateurs. L’Empereur, entouré de sa Cour, plus brillante qu’on en vît jamais, occupait une loge surélevée ornée de tentures et de tapisseries, tout près de la borne qui servait de but.
Une estrade devant la loge impérialepliaitsous le poids des prix destinés au vainqueur : armes étincelantes,bijouxprécieux, coffrets enrichis de pierreries, sacs d’écus, il y avait même une couronne d’or fin ciselée sur le modèle de la couronne impériale.
Les concurrents, montés sur leurs chevaux, réunis en peloton sous les ordres d’Aymar, maître des jeux, défilèrent devant l’Empereur afin de le saluer ; ils voyaient en passant les récompenses promises aux meilleurs et il s’élevait parmi eux un murmure d’admiration et d’envie.
- Ne serions-nous pas heureux, chuchota Renaud à ses frères assis derrière lui sur Je dos de Bayard, de rapporter ces nobles prix à notre père et à notre soeur au lieu de l’humiliation d’une défaite ?
- Ce serait tout de même payer trop cher la perte de Bayard, répondit Richardet à voix basse.
L’Empereur, fit, à leur passage devant lui, un petit signe d’amitié aux fils Aimon, il admira en connaisseur leur superbe monture, mais eut un mouvement d’étonnement en voyant les poils blancs qui tachaient sa robe.
- Ne sont-ce pas là des signes de vieillesse ? murmura-t-il.
Mais Ganelon était auprès de lui :
- Je pourrais vous indiquer, Seigneur, dans quelle échope s’est en une matinée gagnée cette vieillesse.
Les concurrents étaient arrivés au bout de la carrière d’où devait partir la course. Richardet répétait ses recommandations :
- Il faut, Renaud, toi qui guides notre monture, que tu te laisses distancer par les autres, il faudrait même que Bayard fit semblant de butter et de boiter. Bayard, notre fidèle ami, m’as-tu compris ?
Bayard baissa la tête pour dire que les ordres de son jeune maître seraient exécutés. Renaud se résignait difficilement. Guichard intervint :
- Richardet nous a toujours été de bon conseil, écoutons-le.
La bannière, signal du départ, fut abaissée, les concurrents s’élancèrent rapides. Le premier, Aldebert de Flandre passa comme une flèche suivi de peu par Jérôme de Thuringe, plusieurs autres encore dépassèrent Bayard qui s’en allait d’un galop poussif de vieux cheval. En passant à ses côtés les cavaliers se retournaient et ricanaient. L’un d’eux, Théodule le Noir lança même :
- Ah ! ah ! ce cheval qui devait nous distancer tous n’est qu’une piteuse rosse et ses cavaliers de pauvres vantards.
A ces mots, Renaud, qui déjà souffrait mille morts dans son amour-propre, sentit son sang bouillir. Devant lui galopaient triomphants les cavaliers, et lui était le dernier de la course tandis que le premier n’étaient qu’à quelques coudées du but. Renaud ne se contint plus, il piqua des deux et rendit la main :
- Advienne que pourra ! Bayard ! Cher Bayard ! sauve ton honneur et celui de tes maîtres !
Alors on vit un spectacle extraordinaire. Bayard tendit l’encolure et fit entendre un hennissement furieux, puis brusquement il s’élança. En un éclair, il dépassa et Théodule le Noir et Adéhaume de Tours et tous les autres et parvint à la hauteur de Jérôme de Thuringe. Tous pensèrent qu’un tourbillon était sur eux et se penchèrent sur les oreilles de leur cheval.
Adalbert de Flandre allait toucher le but et déjà Son nom retentissait dans les tribunes et dans la loge impériale. A ce moment, comme un trait, surgit Bayard qui ayant dépassé la borne vint s’arrêter net devant Charles à la barbe fleurie.
Ce fut une stupeur. Ganelon ricanait et murmurait à l’oreille de l’Empereur :
- Que vous avais-je dit ? Ces jeunes gens ont voulu se moquer de votre Auguste Personne, mais ce cheval a trop de valeur pour se prêter à cette supercherie. Il est fait pour votre service et non pour celui de ces jeunes garçons qui se gaussent de leur maître et seigneur.
Ces paroles émurent Charles. Il se pencha par-dessus la balustrade ornée de pourpre et dit aux jeunes vainqueurs :
- Voici les prix, ils vous reviennent de droit, je vous donnerai les chevaux et les bêtes de somme nécessaires pour les ramener au château de votre père avec une escorte qui assurera votre sécurité.
Les jeunes gens s’inclinèrent ravis et triomphants, mais l’Empereur continua :
- Cependant, je désire une chose, c’est que votre belle monture reste dans mes écuries. J’ai cru remarquer au début de la course qu’elle boitait. Sans doute votre ardente jeunesse la laisse-t-elle parfois manquer de soins ? Chez moi, rien ne lui fera défaut et elle retrouvera promptement la santé qui lui permettra d’assurer utilement le service de l’Empire. Il est bien entendu que le prix que vous en demanderez vous sera payé, fût-il son pesant d’or.
Un atroce chagrin pénétra comme un fer de lance dans le coeur des fils Aimon, un sanglot monta dans leur gorge. Ce fut pourtant d’une voix ferme que Renaud répondit :
- Sire Roi, nous vous remercions de votre bonté, mais notre cheval n’est pas à vendre ; il est pour nous un don précieux et le plus clair de nos biens. Gardez votre or ; gardez même le prix réservé au vainqueur de la course, nous nous contenterons de l’honneur.
La figure de l’Empereur s’empourpra, cette leçon infligée devant tout le peuple lui fut un cuisant affront.
- Que l’on s’empare des insolents, s’écria-t-il.
Aussitôt les hommes d’armes, les varlets d’écurie et même les barons s’élancèrent dans la carrière. Renaud, Guichard et Alard avaient tiré leur rapière.
- Nous ne pouvons tenir tête à tant de monde, leur dit vivement Richardet, et nous ne trouverions aucune gloire à périr en rébellion contre notre hôte et suzerain. Notre salut est dans la retraite.
Alors, pour la première fois, Bayard s’élança pour fuir. Les archers lancèrent des flèches, mais autant jeter des pierres à un aigle en plein vol. Des cavaliers se précipitèrent à leur poursuite, les plus rapides étaient comme des escargots voulant forcer un lièvre.
Plus vite et toujours plus vite galopaient les quatre fils Aimon ; ils suivirent les rives de la douce Seine où les laveuses levaient les bras au ciel en voyant leur course furieuse.
Ils voulaient regagner la route du Languedoc. Ils pénétrèrent dans le grand faubourg qui s’étend sur la rive droite du fleuve. Les ruelles retentissaient du dur fracas des fers de Bayard. Celui-ci sautait les obstacles ou les renversait et les bourgeois et les artisans rentraient précipitamment dans leurs maisons de crainte ? : d’être emportés par l’ouragan. Ainsi les quatre frères arrivèrent-ils à la porte après laquelle s’étend la libre campagne. Mais l’officier qui la gardait voyant ce cheval portant quatre cavaliers crut à quelque rapt et refusa de baisser le pont-levis.
C’est en vain que Renaud supplia, menaça, l’officier resta sourd à ses prières comme à ses menaces. Les fils Aimon firent demi-tour pour chercher une autre sortie dans cette grande ville inconnue. Ventre à terre, ils parcouraient rues et ruelles, semant partout l’effroi, mais dans ces chemins tortueux, ils se perdaient comme en un labyrinthe et plusieurs fois ils reconnurent des carrefours où ils étaient déjà passés.
Tout ce temps perdu avait permis aux hommes d’armes et aux cavaliers de l’Empereur de pénétrer à leur tour dans la ville et de donner l’alarme. Plusieurs fois les quatre frères se heurtèrent à des partis de soldats ; à deux reprises ils forcèrent le passage, les armes à la main, mais le plus souvent ils refusaient un combat inégal et qui eût compromis inutilement leurs dernières chances de salut. Grâce à la vitesse de leur coursier, ils s’échappaient dans quelqu’autre ruelle.
Mais à quoi leur servait cette vitesse même ? Ils tournaient en rond comme un oiselet qui vole à tir d’ailes dans sa cage. Toujours plus étroit devenait le cercle où ils pouvaient se mouvoir.
Voilà que subitement ils voient devant eux une rue un peu plus large et qu’ils n’avaient pas encore par courue. Ils s’y élancent. C’est peut-être la liberté ! Ici point de soldats, le chemin est libre. On dirait que Bayard s’en rend compte, il redouble d’ardeur.
La rue fait un coude brusque. Et là, juste après ce coude, Bayard s’immobilise. La rue est barrée dans sa largeur. Une charrette est renversée et sur la charrette sont des sacs et sur ces sacs des tonneaux et entre les tonneaux luisent les heaumes d’hommes d’armes.
Une grêle de flèches s’abat autour des cavaliers. Les quatre fils Aimon se voient perdus. Encore une fois en leur esprit naît l’idée d’un combat désespéré, mais Richardet n’oublie pas les dernières paroles de sa soeur. Aucun péril ne peut-être plus grave que celui où ils sont. Ce qu’il n’eut pas fait pour lui, il le fait pour ses frères bien-aimés. Il s’écrie :
- Oh ! Fée Orlande ! Notre bonne cousine, venez à notre secours !
Alors, un prodige inouï s’offre aux yeux des soldats de l’Empereur : d’un bond le cheval est allé s’appuyer à un des murs de la rue. Pendant que les hommes d’armes regardent, il semble que la monture et ses cavaliers s’enfoncent dans la pierre ; le groupe perd son épaisseur.
Avec un cri, les soldats s’élancent l’épée haute, le cheval et ceux qu’il porte se sont fondus dans la muraille et devant les assaillants écumant de rage, il n’y a qu’un grand dessin comme crayonné avec un morceau de charbon de bois qui représente un fier coursier et quatre cavaliers bien équipés.
A partir de ce jour on n’entendit plus jamais parler des quatre fils Aymon. Sur le mur pendant des siècles, le dessin subsista, de plus en plus effacé par le temps et les pluies. Le mur même est tombé sous la pioche des démolisseurs, mais le souvenir est resté et le nom de la rue rappelle encore l’épopée chevaleresque.
Par Ch. Quinel et A. de Montgon
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Citation: La curiosité est un vilain défaut nous dit-on, peut-être, peut-être pas. Voilà bien un sujet sur lequel il est difficile de se mettre d’accord. Tenez ! Moi qui vous parle en cet instant je suis sans doute un des êtres les plus curieux de cette planète. Vous me direz que cela est bien normal car comme je n’ai rien d’autre à faire que de courir le monde, cela devient chez moi tout à fait naturel de m’occuper de ce qui ne me regarde pas. Que voulez-vous, tout le monde n’a pas la chance de pouvoir éviter la mort comme le fait votre serviteur, Yaouen Le Malin.
Mais tout cela me fait penser à une histoire que j’ai vécu en mai 1852. Cela se passait dans la petite commune de Plouescat, tout au nord de la plus belle région du monde. Cela vous tente que je vous conte maintenant cette aventure ? Oui ! Alors lisez donc les lignes qui vont suivre, mais n’oubliez pas, une fois commencée vous vous devez d’aller jusqu’au bout, car l’histoire meurt si on la quitte avant la fin…
…Au nord du petit village de Plouescat vivait alors la famille de Corentin Madec. Corentin avait trente-huit ans. Aujourd’hui on le dirait encore jeune, pourtant le pauvre garçon était tellement usé qu’il avait l’apparence d’un homme de soixante ans, cheveux gris y compris. Le brave Corentin passait ses journées à travailler la terre dans l’espoir d’en sortir les maigres légumes qui parviendraient à faire nourrir sa famille. Dans le petit Pen-Ty familial vivait Louison son épouse, ainsi qu’Ewen, Gwen et Maïen, ses trois petites filles âgées de douze, dix et neuf ans.
Une nuit, alors que leurs filles étaient déjà couchées, Louison et Corentin conversaient au coin du feu.
-« Nous n’y arriveront pas ma Louison. Les deux dernières récoltes ont été catastrophiques et le gel tardif de cet année aura sans doute raison de tous mes espoirs sur celle à venir. Nos réserves s’amenuisent. J’ai bien peur que nous n’auront pas grand chose à donner à manger aux petites l’hiver prochain. »
-« Ma Doué, les pauvres petites, mais qu’allons nous faire Corentin ? »
-« J’ai bien réfléchi mon amour. Cela me détruit le cœur mais je ne vois qu’une seule issue possible : Nous devons nous séparer de nos filles. »
-« Nous séparer des filles ? Mais que dis-tu ? Tu n’es qu’un monstre ! Tu ne penses quand même pas que je vais te laisser faire ça ! »
-« Que vas-tu donc imaginer là ! Je ne parle pas de nous en séparer définitivement ! »
-« Que veux-tu dire alors ? »
-« J’ai pensé au couvent de St Pol de Léon. »
-« Le couvent !!!! »
-« Oui, nous pourrions y inscrire les filles. Les sœurs s’occuperaient bien d’elles. Elles sont toujours à la recherche de novices pour les aider dans leurs tâches quotidiennes. Là-bas, elle seront nourris à leur faim. »
-« Les pauvres petites, devenir des nones parce que leurs parents sont incapables de leur donner à manger. Nous ne sommes pas dignes d’être père et mère. »
-« Peut-être est-ce simplement la volonté du seigneur ! »
Au même moment, trois coups sourds résonnèrent à la porte.
-« Qui cela peut-il être ? » Se demanda à voix haute Louison.
-« Pour venir à c’t’heure ci, faut qu’un malheur se soit produit au village. » Lui répondit Corentin qui n’osait pas bouger.
De nouveau, l’on frappa trois coups à la porte. Cette fois-ci Corentin se leva et alla l’ouvrir. Peut-être l’aviez-vous déjà deviné mais ce que Corentin trouva derrière la porte, ce n’était ni plus ni moins que votre serviteur, car c’était là, la minute que le temps avait choisi pour que j’apparaisse dans cette histoire.
-« Bonsoir ! » Me dit Corentin Madec.
-« Bonsoir brave homme. » Lui répondis-je. « Je m’appelle Yaouen Le Malin. Je suis tantôt conteur, tantôt poète, tantôt je résous des affaires étranges. Le gouverneur de Brest m’a d’ailleurs convoqué à son chevet pour une sombre histoire qui soi-disant requiert toutes mes connaissances. Je suis parti ce matin de Morlaix et ayant vu de la lumière dans la nuit je me suis permis de frapper à votre porte car comble de malchance la pluie commence à tomber. Aussi, je me demandais si vous auriez pu m’offrir l’hospitalité pour ce soir et m’autoriser à dormir dans la paille de votre remise. »
-« Entrez donc ! » Me cria Louison du fond de la pièce. « Approchez-vous du feu ! Vous devez être frigorifié ! »
Je n’avais pas attendu d’autre invitation pour pénétrer dans la pièce dont la chaleur me léchait les joues rougies par la fraîcheur de la pluie du soir. Corentin avait fait un pas de coté pour me laisser le chemin libre.
-« Asseyez-vous mon bon monsieur. » Rajouta Louison en me montrant le siège qui se trouvait le plus près de l’âtre rougeoyant. « Avez-vous faim ? Nous n’avons pas grand chose, mais il nous reste un peu de pain et de la graisse salée. Cela vous ferait-il plaisir ? »
J’avais tellement faim que je n’osai refuser et ce, bien qu’un rapide coup d’œil m’avait permis de me rendre compte de la misère de ces pauvres gens. Louison posa la boule de pain sur la table avec le bol de graisse. J’avais avalé une grosse tartine. Nous parlions tous les trois des banalités courantes : le temps qui nuit à la récolte, les saisons qui ne sont plus comme avant. Bref, nous revisitions tous les sujets qui comme moi traversent le temps et l’histoire sans jamais changer d’un trait. Soudain, on entendit trois coups sourds à la porte.
-« Encore ! » Lâcha Lousion. « Qui cela peut-il bien être à cette heure ? »
-« Nous allons bien vite le savoir. » Répondit Corentin en se dirigeant vers la porte.
Quand il ouvrit cette dernière, je sentis un vent glacial s’engouffrer dans la pièce. Posant machinalement mes yeux sur le foyer pour y chercher un regain de chaleur, je vis les flammes passer de jaune à bleu, puis de bleu à rouge vif, avant de retrouver leur aspect normal.
Un personnage sombre et inquiétant de près de deux mètres de haut, tout de noir vêtu se tenait près de la porte.
-« Monsieur ? » Le questionna Corentin.
L’individu répondit d’une voix rocailleuse et lugubre qui semblait toute aussi glacée que le vent du soir.
-« Je me suis égaré sur le chemin de Plouguerneau où une bonne âme m’attend à cette heure. Il fait si froid, puis-je rentrer un court instant pour me réchauffer, je ne vous dérangerai pas trop longtemps. Quelques minutes à peine, le temps de me revigorer et je reprends mon chemin. »
De la même façon qu’elle m’avait accueilli, Louison incita le sinistre personnage à s’asseoir près du feu. Il s’avança jusqu’à moi tout en gardant son capuchon sur le crâne. Ce dernier lui masquait une bonne partie du visage
-« Avez-vous faim ? Si tel est le cas, servez-vous donc, le pain et la graisse sont encore sur la table. »
Comme moi, l’inconnu se servit une tranche de pain. Bien que je ne pouvais voir de façon significative les traits de son visage, je flairais que l’individu me dévisageait. Je le ressentais tellement fort que je m’en sentais terriblement mal à l’aise. Allez savoir pourquoi, quelque chose en lui m’était familier, sa démarche peut-être, à moins que ce ne soit sa façon de se tenir, où peut-être le timbre de sa voix. J’avais l’impression de le connaître sans pour autant en être sûr.
-« Vous aussi vous étiez sur la route ? » Me demanda-t-il de sa voix caverneuse.
-« Euh… Oui ! » Lui répondis-je.
-« Et ces pauvres gens vous ont aussi offert leur hospitalité ? »
-« Plus petite est la bourse, plus grand est le cœur. » Lui avais-je répondu en citant un philosophe jadis célèbre aujourd’hui oublié.
Une fois son morceau de pain terminé l’étrange personnage se releva.
-« Je dois m’en aller à présent. » Dit-il.
-« Vous pouvez dormir ici si vous le souhaitez ! » Lui lança Louison. « La remise est assez grande vous savez ! »
Sur le coup j’eu du mal à avaler ma salive. Je n’étais guère rassuré à l’idée de dormir en compagnie d’un tel individu.
-« Vous êtes très aimable, mais je dois partir à présent. Je vous l’ai dit : on m’attend. Mais comme vous avez été très gentil envers moi je vais vous faire un cadeau et pourtant, ce n’est guère dans mes habitudes. »
Il s’approcha de Corentin en lui tendant un petit sac qu’il sortit comme par enchantement de dessous sa longue gabardine.
-« Voici un sachet de graines. Tous les ans, le 12 avril, vous en planterez douze d’entre elles au milieu de votre potager et tous les ans, ce même jour, à minuit précises, vous irez fouiller la terre à l’endroit où vous aurez planté les graines. Ce sac est petit, mais bien assez grand pour vous permettre de faire cela jusqu’à la fin de vos jours. N’oubliez pas ! Tous les ans, le 12 avril. Croyez-moi ! Vous ne serez pas déçu. Yaouen vous le dira, je ne suis pas du genre à dire des âneries. »
-« Vous vous connaissez donc ? » Dit Louison en me regardant.
Je fis une moue dubitative montrant clairement que je n’avais pas reconnu l’individu et qu’en tout cas il ne me restait aucun souvenir d’une précédente rencontre.
-« Allons Yaouen ! Nous nous sommes déjà souvent rencontré, je t’ai même emprunté ton nom. Il faudra d’ailleurs bien que je pense à te le rendre un jour ! » Dit-il avant de s’engouffrer dans la nuit sombre et glaciale.
J’avais pâli d’un coup d’un seul. J’étais livide. Mes hôtes s’en étaient évidemment aperçus.
-« Qu’avez-vous ? Vous n’allez pas bien ? »
-« C’est que… je m’appelle Yaouen… Le Malin et que… celui qui m’a emprunté mon nom n’est autre que le Malin lui-même. »
-« Ma Doué ! Le cornu ! Ici ! Dans ma maison ! » Cria Louison.
-« Et dire que je l’ai nourri et réchauffé ! » Lança Corentin en brandissant le sac qu’il tenait encore dans la main. « Je vais jeter tout de suite ces graines au feu ! »
-« Je serais vous je ne ferais pas ça » Lui dis-je. « Recevoir un cadeau du diable n’est pas chose fréquente, il vous l’a bien dit. Le rejeter serait sans doute s’attirer sa colère et donc beaucoup d’ennuis. »
-« Que me conseillez-vous donc de faire ? » Me demanda alors Corentin.
-« Je ne suis pas toujours de bon conseil mais je crois que le mieux serait encore de faire comme il a dit. » Lui répondis-je.
Je laissai Louison et Corentin à leurs interrogations. Et après une bonne nuit de sommeil, je repris au petit matin la route de Brest, non s’en avoir bien remercié mes hôtes. Je leur remis d’ailleurs quelques pièces d’argent qui devaient leur permettre de subvenir à leurs besoins pendant quelques mois. Je ne pouvais quand même pas me montrer plus pingre que le diable.
Je ne revis jamais Louison et Corentin et ce n’est que bien plus tard que j’appris par un de leurs lointains cousins la suite de cette histoire. Cependant, pour respecter la chronologie de l’affaire, je vais vous la conter comme si j’y avais bel et bien assisté de mes propres yeux.
Grâce à ma bourse, Corentin et Louison purent conserver leurs filles auprès d’eux une année de plus. Mais au printemps suivant, leur situation était de nouveau catastrophique. Arriva le douze avril et Corentin après avoir longuement réfléchit planta douze graines dans un coin de son potager. Il retourna y voir un mois plus tard, à minuit précise, et il déterra douze pièces d’or qui lui permirent de faire vivre dignement sa famille. Il fit ainsi l’année suivante et reçu douze autres pièces. La troisième année il n’obtenu que onze pièces d’or en échange. Un peu triste sur le coup, il ne s’en inquiéta guère, car cela lui était largement suffisant pour vivre. L’année d’après, onze autres pièces de plus et ainsi de suite jusqu’à la fin de ses jours. Plus jamais Corentin, Louison et leurs filles ne manquèrent de quoi que ce soit. Ils vécurent longtemps et heureux.
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais, notre sujet de conversation n’était-il point la curiosité ? Alors qu’en est-il exactement dans cette histoire ? Ce que je vais vous révéler maintenant, un Korrigan du nom de Korian me le raconta un soir de pleine lune, près de cent ans plus tard, lors d’une soirée où nous avions tous deux fort abusé de lambig et de chouchen. Or, un korrigan qui a bu est incapable de mentir, je dois donc bien admettre que ce qu’il m’a dit ce soir là est bel et bien la stricte vérité.
La richesse de Corentin avait attiré le regard soupçonneux d’un de leurs voisins. C’était un certain Gabe Le Houédic. Gabe n’était pas bien méchant et pas bien futé non plus d’ailleurs. Il n’aurait sans doute jamais pu faire de mal à mouche, simplement parce qu’il était bien moins intelligent que la plus sotte d’entre elles.
Derrière la fortune soudaine de Corentin, tout le village de Plouescat avait senti de la magie. Et par ici, on évite de trop s’intéresser à ce genre de chose de peur de déranger le protecteur de l’homme chanceux. Mais Gabe…, Gabe voulait savoir. Il se mit donc à espionner le brave Corentin. Pendant quasiment une année entière, Gabe passa le plus clair de son temps à surveiller la famille Madec. Rien ne se passait.
Mais un soir, le 12 avril 1854, il fut un peu surpris de voir Corentin planter douze graines dans le milieu de son potager. Et un mois plus tard, il découvrit le secret de Corentin en le voyant déterrer à minuit précise les douze pièces d’or de récompense.
Gabe était curieux, benêt, mais surtout très patient. Il ne dit rien à personne de sa découverte. Seulement voilà, un an plus tard, le 12 avril, il surveilla de nouveau Corentin et le vit planter ses graines. Sachant ce qui devait se passer, il revint un mois après, peu de temps avant minuit, et vola une des pièces d’or de Corentin. Ce dernier n’en sut jamais rien et l’histoire se répéta pendant 29 ans jusqu’au décès de Corentin.
On aurait pu s’étonner dans le bourg de Plouescat de voir Gabe posséder chaque année une pièce d’or. Seulement, Gabe n’a jamais dépensé ses pièces, il les a conservées dans un petit coffret de bois.
Pourquoi ? Comment vous l’expliquer ? Il se produisit chaque nuit où Gabe commettait un nouveau vol un phénomène étrange pour ne pas dire bizarre. A chaque pièce volée, Gabe perdit une dent au petit matin suivant. Si bien qu’à la mort de Corentin, il ne lui restait plus en tout et pour tout que deux malheureux chicots sur le devant de la bouche. Il n’osa jamais dépenser ses pièces de peur de s’attirer d’avantage de malheurs.
Le douze avril suivant la mort de Corentin, Gabe du se rendre à l’évidence, Lousion n’avait pas planté de graines comme le faisait son défunt mari. Cependant ce soir-là, il reçu la visite du cornu en personne.
-« Bonsoir Gabe, » lui dit l’ignoble personnage. « Je me suis laissé dire que tu as volé pendant trente années ce brave Corentin. Sache que cet or était le mien que je lui donnais pour le remercier de sa gentillesse. Le voler, c’était voler le diable, et ça ce n’était pas bien malin. »
Gabe était affolé.
-« Tout ton or est là, cornu ! » Lui dit-il en lui tendant le coffret de bois. « Je n’ai rien dépensé. Je te rends le tout et nous sommes quitte. »
-« Pas tout à fait Gabe ! De l’or je n’en ai pas besoin, mais les enfants de Corentin ont manqué chaque année d’une pièce d’or par ta faute. Et pour cela tu dois payer en retour. »
A ces mots un brouillard épais entoura l’infortuné Gabe et quand il se dissipa le voleur avait été transformé en une souris grise, dont on distinguait facilement les deux grandes dents de devant.
-« Vois-tu Gabe, tu ne retrouveras ton apparence humaine que lorsque que tu auras récupéré les trente dents qui te manquent. Pour ce faire, tu devra récupérer les dents de lait que les enfants perdent et pour chaque dent récupérée tu laissera une pièce en échange. Seulement, si la dent que tu récupères ne s’intègre pas parfaitement dans ta mâchoire, elle redeviendra pièce dans ton coffre et tu devras recommencer jusqu’à ce que tu en trouves une autre qui convienne idéalement. »
Pauvre Gabe, je me suis laissé dire par Korian, qu’il n’a à ce jour retrouvé que huit dents idéales. Nos chères têtes blondes auront encore pendant longtemps, et pour leur plus grand plaisir, droit à la pièce de la petite souris quand elles perdront une dent.
Mais vous, vous qui maintenant savez, si vous croisez un jour la petite souris qui porte une pièce ou une dent sur son dos, dites bonjour à Gabe de ma part et rappelez-vous bien que la curiosité est un vilain défaut. Cela vaut pour tout le monde, sauf pour votre serviteur bien entendu, le bien nommé…
…Yaouen Le Malin.
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A la Pentecôte, le roi Arthur veut tenir la cour la plus riche qu'il n'ait jamais tenue en sa vie; il y mande les rois, ducs, comtes et barons qui tiennent ses terres et, comme une foule de tournois doivent s'y dérouler, il prie tous ses féaux de se faire accompagner de leur dame ou de leur amie. Une fois tout ce joyeux monde hébergé dans les nombreuses salles du château, les trompettes royales ont donné le signal des premières joutes et l'on se prépare à de grandes liesses. C'est compter, cependant, sans la fée Morgane, jalouse de la beauté de la reine Guenièvre et de l'amour que lui porte Iancelot du Lac. Dépitée de n'avoir pas été invitée à la fête, ne va-t-elle pas s'interposer, par enchantement, en trouble-fête?
Alors que les grandes tables sont déjà mises pour le dîner, le roi s'est appuyé à une fenêtre qui donne sur la grand-rue de Camelot et s'entretient avec messire Gauvain, son neveu. Et voici qu'ils aperçoivent, venant vers le château, un gentilhomme à cheval maintenant devant lui un coffre sur l'encolure de la bête. On l'accueille à l'entrée, on le fait monter à la salle et le nouveau-venu, genou à terre devant le monarque, dit:
- Sire, je suis envoyé auprès de vous par une très haute Dame qui vous tient en estime et vous prie d'accepter un don pour lequel vous lui saurez éternellement gré.
- Je l'agrée, dit le roi.
Et le gentilhomme de le remercier au nom de la Dame et de délacer les courroies qui enserrent le coffre. Il en tire le manteau le plus richement orné qu'on ' n'ait jamais vu au royaume de Grande-Bretagne.
Vêtement enchanté, sans doute, puisque produit d'une fée et dont le pouvoir magique doit faire découvrir l'infidélité des dames et des demoiselles en se montrant trop long ou trop court pour toutes celles qui ont été déloyales à leur époux ou à leur ami.
- Sire, précise le messager, ma Dame vous prie de faire essayer ce riche vêtement à toute dame et demoiselle ici présente et celle qui le portera ni trop long ni trop court en sera sa vie durant honorée.
Le roi se montre quelque peu perplexe, mais sire Gauvain lui dit:
- Sire, puisqu'il en est ainsi, nous allons placer le manteau sur chacune de ces dames.
Messire Gauvain s'en va quérir la reine et dit:
- Madame, le roi vous demande de vous rendre dans la salle avec vos suivantes car il veut voir laquelle est la plus belle afin de lui remettre un présent.
Entourée de sa noble compagnie, la reine paraît donc devant son époux, qui déploie le manteau et lui dit:
- Madame, je remettrai en cadeau ce riche présent à celle d'entre vous à laquelle il siéra le mieux.
La reine, frappée de la richesse du tissu, le désire aussitôt de tout son coeur et le fait placer sur ses épaules pour l'essayer. Hélas, il lui est trop court par devant quoique de bonne longueur par derrière.
Messire Yvain, le fils du roi Urien, qui la voit changer de visage à s'apercevoir du sourire forcé dessiné sur certaines lèvres, lui dit:
- Madame, il m'est avis que ce manteau n'est pas assez long pour votre taille; faites-le donc essayer à cette demoiselle qui est à vos côtés.
La jouvencelle le passe incontinent mais, hélas, le vêtement lui est trop court d'un demi-pied. Messire Keu, le plus grand railleur de la maison du roi se permet de dire à la reine:
- Madame, vous êtes tout de même plus loyale qu'elle!
Piquée au vif, la souveraine lui demande:
- Messire Ken, qu'entendez-vous par là?
Le chevalier ne peut guère se dérober et lui conte l'histoire de Morgane et de l'enchantement qu'elle attache au manteau. La reine, sage entre toutes, cache sa colère afin de ne pas encourir plus de honte et part d'un éclat de rire à ce nouveau jeu sournois de la méchante fée. Et quoique pleine de dépit, elle dit tout haut:
- Or ça, mesdames, qu'attendez-vous, maintenant que j'ai commencé la première?
Messire Keu se trouve soudain pris de pitié feinte pour ces pauvres créatures, on le comprend hésitantes, et leur dit:
- Avancez, mesdemoiselles, on connaîtra enfin aujourd'hui la fidélité que vous assurez à ces pauvres chevaliers qui endurent tant de souffrances pour vos beaux yeux!
L'apostrophe de Ken ne fait qu'augmenter le trouble qui s'est emparé des dames et le roi plein de condescendance dit au messager de Morgane de replacer le manteau dans le coffre sous prétexte qu'il est fort mal coupé. Mais le jeune homme se rebiffe et, sous l'oeil bienveillant de Ken, lance tout haut:
- Sire, je n'aurais cure de le faire; promesse de roi doit être tenue!
Alors, dames et demoiselles sentent la sueur monter à leur visage et la couleur disparaître de leurs pommettes. Chacune veut faire l'honneur à sa voisine de le lui faire essayer la première et la reine apercevant messire Keu qui tant aime railler lui dit:
- Messire Ken, posez-le donc sur les épaules de votre femme sans plus caqueter et nous verrons s'il lui va bien.
Le chevalier va quérir sa femme, une des premières suivantes de la reine et qui passait pour la plus fidèle des épouses, et lui dit -
- Venez, ma mie; aujourd'hui sera reconnue votre loyauté envers ma personne; prenez ce manteau sans hésiter et jetez-le sur vos épaules; il me semble vraiment coupé à votre taille.
La belle répond:
- Messire Ken, m'est avis qu'il faudrait plutôt le laisser à ces dames, qui vont me trouver bien arrogante et orgueilleuse.
- Qu'importe, ma mie, je vous jure ma foi que même si elles devaient enrager, vous revêtirez ce manteau avant elles.
Et sans dire davantage, il le lui place sur le dos. Hélas, le vêtement se raccourcit subitement par derrière si fort qu'il ne couvre pas le jarret et par devant laisse le genou à découvert.
- Sainte Marie! s'écrie Brehus-sans-pitié.
Ken ne sait quelle contenance adopter et ceux qui l'entourent se soulagent d'aise à voir son air penaud, à lui qui s'est tant gaussé des autres.
Cependant, les dames comprennent qu'elles devront toutes subir l'épreuve et s'en montrent fort dolentes. Messire Lucan-le-Bouteiller se tourne vers le roi et lui dit:
- Pourquoi ne pas essayer ce manteau à l'amie de messire Gauvain?
Ce dernier qui doute depuis fort longtemps de la fidélité de la belle n'est guère étonné de constater que le vêtement se trouve trop long d'un pied et demi par derrière et qu'il est ouvert jusqu'aux genoux sur le côté. Voyant la belle toute honteuse, messire Ken, qui vient de retrouver sa gouaille, la prend par la main et la conduit auprès de sa femme en lui disant:
- Mademoiselle, tenez-vous près de mon épouse car vous êtes aussi femme de bien qu'elle!
Le roi qui voit toute la cour rire de bon coeur ne peut se contenir lui-même et pour continuer le jeu s'adresse à l'amie de messire Yvain.
- Pourquoi ce manteau ne serait-il pas le vôtre?
Pitié, il traîne par devant et n'arrive qu'au cul par derrière!
- Mon Dieu, s'exclame l'écuyer du roi, voici une terrible épreuve, il est bien fou celui qui en femme se fie!
Le roi qui se pique au divertissement appelle ensuite l'amie de Percevalle-Gallois et l'invite, bien qu'elle s'en montre fort contrariée, à passer le terrible habit. Or, dès qu'il est sur elle, les attaches se rompent et il tombe à terre. Baissant la tête, maudissant en son coeur l'auteur d'une si déplaisante manoeuvre, elle va prendre place aux côtés des autres. Sans doute, le roi finit par se lasser à ce triste jeu et serait bien aise de l'interrompre mais le messager le somme de tenir une promesse tenue devant toute sa baronnie.
Messire Ydier a son amoureuse à côté de lui et il ne croit pas qu'il soit dans le royaume compagne plus fidèle. Il la prend par la main et lui dit:
- Ma mie, vous savez le grand amour que je vous ai toujours porté et la confiance que je vous ai témoignée. Vous allez confondre tous ces médisants et surtout messire Ken dont les plaisanteries sont de fort mauvais goût.
- Mon ami, répond l'interpellée, pourquoi devancer l'ordre du roi?
Elle se prête cependant au jeu et revêt le manteau sans aucun empressement. jamais habit ne lui va si bien par devant et la compagnie pense trouver en elle la fleur des dames; mais pour le derrière, quelle pitié! l'étoffe ne recouvre même pas ses fesses! Messire Ken, qui ne peut se tenir de parler parce que messire Ydier s'est souvent moqué de lui, s'exclame:
- Qu'en dites-vous, compère? Il est, sans doute, bien caché celui à qui le cul de la jouvencelle se montre!
Finalement, le messager voyant que son manteau ne sied à personne demande qu'on aille dans toutes les chambres du château pour voir s'il ne s'y trouve pas encore une personne. Sur l'ordre du roi Arthur, l'écuyer s'empresse de parcourir les appartements et découvre sur un lit une demoiselle malade depuis plusieurs jours.
- Mademoiselle, lui dit-il, levez-vous bien vite car le roi vous demande en la grande salle. J'attendrai derrière cette tenture que vous soyez habillée.
La jeune personne retrouve à la cour son ami messire Karados Brise-Bras qui se sent ému à la voir si pâle, lui qui se trouvait déjà heureux de la savoir malade. Son amour est si profond qu'il ne saurait supporter la moindre trace de déshonneur pour elle et il lui conseille:
- Ma belle, si tu éprouves quelque doute, abstiens-toi de revêtir ce manteau car 'e ne pourrais jamais souffrir ta honte. Le doute est souvent plus facile à supporter que la vérité!
L'écuyer qui s'aperçoit de son trouble lui dit:
- Pourquoi vous tourmenter de la sorte? N'en voyez-vous pas là déjà plus de deux cents dames assises sur ces bancs que l'on croyait, ce matin encore, les plus loyales du pays?
Encouragée, la belle saisit le manteau et le place sur ses épaules. A l'ébahissement général, le vêtement se trouve à sa taille comme s'il avait été coupé par le plus habile couturier du monde et le messager lui dit:
- Mademoiselle, votre ami est le plus heureux homme que je connaisse et je vous laisse le manteau en gage de votre fidélité.
Depuis ce jour, il sera porté par l'amie de Karados jusqu'à sa mort et, après l'ensevelissement, il sera déposé en un lieu secret que seule la fée Morgane connaît.
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Un chevalier du comté de Dammartin a fait sa mie d'une femme aimable et jolie, mariée à un riche vassal dont le château n'est distant du sien que de deux lieues. Soucieux de plaire à la dame, il ne laisse échapper aucune occasion d'acquérir gloire et honneur. Aussi, dans toute la contrée, le regarde - ton comme un preux chevalier. Le vassal, au contraire, aime à parler et ne brille que quand il paraît devant un tribunal ou discute une affaire.
Un certain jour de juillet, le vassal est obligé de quitter son château pour assister à la cour de justice de Senlis. Aussitôt, la dame envoie secrètement un émissaire vers son ami et le prie de venir la rejoindre dès que la nuit le permettra. L'amant chausse ses éperons d'or, passe une riche robe d'écarlate fourrée d'hermine et enfourche son meilleur palefroi. Il emmène avec lui pour s'amuser en route, si le hasard lui faisait lever quelque alouette, un épervier et deux chiens. Tout le monde est déjà couché quand il arrive au château. Sans éveiller personne, il attache son cheval, fait percher l'oiseau de proie et en catimini se rend à la chambre de la dame qui l'attend au lit...
Au point du jour, le mari rentre. Les plaidoiries de la cour ont été remises à la semaine suivante et il a hâte d'aller se reposer. Quel n'est pas son étonnement de trouver à l'entrée du château un cheval, deux chiens et un épervier. Il soupçonne bien vite quelqu'un d'être auprès de sa femme et monte rapidement. Le chevalier, heureusement, a entendu les sabots de la monture du vassal. Il saisit à la hâte ce qu'il peut de ses habits, se précipite entre le lit et la paroi et s'y tapit. La dame, pour le cacher, jette sur lui son manteau; mais, hélas, dans sa précipitation, l'amant n'a pas eu le temps de prendre sa robe qui se trouvait sur un coffre près de la couche; et c'est le premier objet que le mari aperçoit.
- Madame, dit-il d'un ton fort sec, que signifie tout cela? je viens d'apercevoir, en bas, un cheval et des chiens et je trouve maintenant cette robe. Qui est venu ici en mon absence?
- Sire, répond-elle, c'est un présent qu'on vous fait. Mais dites-moi, n'avez-vous pas vu mon frère qui vient de partir à l'instant même? je m'étonne que vous ne l'ayez pas rencontré dans l'escalier. Il est venu ici avec cette belle robe et moi, naïvement, je me suis mis dans la tête qu'elle vous irait fort bien. N'est-elle pas à votre taille? Mon frère s'en est aussitôt dépouillé, me priant de vous faire accepter en même temps ses éperons d'or, ses chiens, son épervier et son palefroi. Vous devinez, sire, quelle a été ma réponse à cette offre généreuse; mais j'ai eu beau me fâcher, il ne m'a pas écoutée et s'en est allé en vous laissant le tout. Soyez raisonnable; acceptez donc ce que mon frère vous remet par bonté et un refus ne pourrait que lui causer de la peîne. Du reste, vous trouverez bien, un jour, de quoi vous racheter.
La bourde réussit à merveille. Finalement, le vassal, un peu avare, est enchanté du présent. Sans doute, la robe l'humilie quelque peu. Il aurait bien voulu que sa femme l'exclue du cadeau et appréhende qu'on ne le taxe de peu de délicatesse.
- Point du tout, sire, on dira que c'est de votre part franchise et sage complaisance. On ne saurait tout de même refuser ce qui vient de la main d'un ami et pour moi, quand je vois quelqu'un craindre de recevoir, c'est que la personne a peur de rendre...
Enfin, elle parle si bien qu'il doit reconnaître qu'elle a raison et promet de tout garder. Il se couche et trouve entre les bras de sa femme une telle médecine d'amour qu'il ne tarde pas à s'endormir profondément. Aussitôt la dame pousse du pied son ami. Celui-ci se rhabille prestement, enfile sa robe écarlate, dégringole l'escalier, remonte sur son cheval et file avec ses chiens et son oiseau. Vers midi, le vassal se réveille et sa première pensée le ramène à la belle robe. Son écuyer, qui, la veille, a été aux champs tout le jour pour surveiller le travail des moissonneurs, lui en apporte une verte.
- Ah non! je veux celle qu'on m'a donnée hier soir.
Sa femme le regarde d'un air étonné et lui demande s'il a acheté une nouvelle robe à Senlis.
- Mais non, c'est celle de votre frère! Vous devriez le savoir encore mieux que moi puisque vous m'avez dit que c'était un cadeau de lui.
- Mon frère, sire, il y a plus de quatre mois que je ne l'ai vu. Assurément, vous avez fait un mauvais rêve. Et s'il était venu céans, comme vous le prétendez, il se serait bien gardé de tenir à sa soeur des propos d'un homme ivre ou fou et de vous offrir une de ses robes. Laissez cela aux ménétriers, aux jongleurs et à tous ces vagabonds qui chantent pour nous amuser. Votre terre vous rapporte plus de huitante livres; il y a là de quoi satisfaire toutes vos fantaisies. Achetez donc un palefroi aussi beau qu'il vous plaira, faites vous couper les plus beaux habits, mais songez que vous n'êtes pas fait pour porter ceux des autres. Enfin, mon ami, soyez de bonne foi et dites-moi franchement si vous avez vu une robe écarlate ici?
- Oui, certes, je l'ai vue, elle était là posée sur ce coffre et j'en suis aussi sûr que vous êtes là vous-même.
- Hélas, mon doux ami, vous m'inquiétez grandement et ne serais guère étonnée qu'un accident vous soit advenu sur le chemin du retour, quelque mésaventure que vous voulez me cacher. Regardez-moi! Eh oui! voilà ce que je craignais; vos yeux sont jaunes et je sens la fièvre monter en vous. Certainement, vous êtes malade. Recouchez-vous vite, croyez-moi. Et puisqu'il a plu à Dieu de troubler si fortement votre mémoire, recommandez-vous à Notre-Dame ou à quelque bon saint pour qu'ils vous la rendent fidèle. Faites voeu d'aller à Saint-jacques de Compostelle et sur le chemin du retour vous irez déposer en l'église de Saint Arnoud le cierge que vous lui avez promis depuis si longtemps.
Bien que ce discours commence à inquiéter le mari, il ne peut néanmoins s'ôter de l'esprit qu'il a vu cette robe sur le coffre. Il fait venir tous ses domestiques et comme personne ne peut effectivement lui donner raison, il se persuade, enfin, que son esprit est troublé. Sérieusement alarmé de cet état, il fait voeu d'aller en pèlerinage à Saint-Jacques et quitte le château trois jours plus tard.
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Fatalité!!!!
L'épieu glisse sur le cuir du monstrueux sanglier et, dévié, s'enfonce dans le ventre du vieux comte: Raymondin vient de tuer son bienfaiteur, le comte Aymeri de Poitiers. Accablé d'une telle infortune, le jeune chevalier se laisse emporter au galop de son palefroi à travers l'immense forêt, les yeux secs, hagards, vides, fixés droit devant lui. Comment s'apercevrait-il du soir qui descend, des ombres qui traînent sous les frondaisons? Tel un spectre froid, il laisse sa monture errer au gré des sentes, sauter les fossés, franchir les ravins et seules les branches lui fouettant le visage ramènent quelque couleur à ses joues...
Fatalité!!! Il est minuit lorsqu'il arrive à la fontaine aux Fées que la clarté lunaire lui fait soudain découvrir. Le regard égaré toujours, comment y discernerait-il la présence de trois créatures féminines assises immobiles sur ses bords? Soudain, un écart du cheval et une main blanche qui se saisit de la sienne le tirent de son cauchemar. Une voix d'une pureté insolite frappe son oreille:
- Holà! rustre, depuis quand passe-t-on devant des dames sans même leur faire la grâce d'un salut?
Puis devant le silence du cavalier:
- Etes-vous muet? Etes-vous sourd? Dormez-vous? L'orgueil vous a-t-il fait perdre le sens?
Raymondin se sent perdu. Serait-il agressé par le vengeur du vieux comte? Va-t-il être arrêté par ses sbires? Il va tirer son épée lorsque son regard rencontre des yeux qui le foudroient... Malgré le flou de la nuit, leur flamme force les siens à s'ouvrir tout grands, à les abaisser vers cette créature de rêve, belle à émouvoir le plus sage des chevaliers.
Il saute de sa monture, s'incline devant la Dame Blanche et la prie de lui pardonner l'irrévérence de tout à l'heure.
- Si je ne vous ai vue, c'est que mes sens étaient pris tout entiers dans les lacs d'une sombre affaire!
- je vous crois, chevalier, mais où allez-vous à cette heure?
- Le saurais-je même? Voici longtemps déjà que j'ai perdu ma route!
Et la voix sibylline reprend:
- Raymondin! Inutile de me cacher votre secret, je le connais! Et je sais le tourment qui vous poigne. Ne venez-vous pas de causer la mort de votre oncle, le vieux chasseur?
A ces mots, Raymondin baisse la tête, rempli d'effroi et de honte et tandis qu'il s'interroge sur cet être étrange, la voix continue:
- Je suis la fille du Destin qui a voulu cette rencontre et vous m’appellerez Mélusine. Si vous vous engagez à m'écouter, vous n'aurez plus à fuir puisque vous n'êtes nullement coupable de crime. je vois, vous me croyez née d'une sorcière! Nullement! Du ventre d'une femme bien humaine, comme vous-même! Allons, ressaisissez-vous! Avec le secours de Dieu, je vais vous sortir de ce mauvais pas, vous faire oublier le drame, vous procurer richesses et puissance en ce monde.
Lui qui sent déjà sur son cou la hache du bourreau ne saurait guère hésiter dans sa réponse:
- Mélusine, me dites-vous! je m'en remets à votre gré. A partir de cet instant, je m'engage à n'agir que selon votre volonté.
- Pour sceller notre pacte, reprend la fée, vous allez me prendre pour femme et vous promets de me montrer avec vous l'épouse fidèle que votre coeur a, toujours désirée. Mais, prenez garde, vous allez me jurer sur l'honneur de ne jamais chercher à m'approcher, en quelque circonstance que ce soit, chaque samedi de notre vie conjugale. Vous m'effacerez, ce jour-là, de votre mémoire et le dimanche, nous nous retrouverons toujours avec un plaisir nouveau!
- Je vous le jure!
S'étant approchée, la fée lui remet deux bagues magiques qui l'éloigneront de tout enchantement maléfique : l'une le protègera de la mort violente lors de la conquête de son patrimoine, l'autre lui inspirera, lors des tournois, la manoeuvre qui lui assurera la victoire...
Et la légende nous dit qu'ils ont été heureux, très heureux, très longtemps:
Raymondin allant de conquête en conquête, Mélusine, durant ses absences, peuplant sa cour de gentes dames, de nobles courtisans, fondant des monastères, bâtissant des forteresses et patronnant des églises. La maison de Lusignan, la leur, devient la plus puissante du royaume et les héritiers s'annoncent d'année en année... Hélas! Fatalité toujours, ne portent-ils pas tous quelque tare congénitale? Urian a des yeux de couleur différente, Eudes se trouve avec deux oreilles de longueur différente, Guion a un oeil plus bas que l'autre, Antoine voit sa joue gauche recouverte d'une patte de lion velue, Renaud n'a qu'un oeil, Horrible en a trois, Geoffroi est défiguré par une dent longue de plusieurs centimètres, Fromont, enfin, a son nez recouvert d'une toison.
Ces tares inexplicables, ces samedis passés dans la solitude finissent par semer le trouble dans l'esprit de Raymondin. Malgré son serment, il se fait inquisiteur. Mélusine, son Aimée, expierait-elle quelque forfait? Et son jeune frère, le comte de Forez, qui s'inquiète de l'absence de sa belle-soeur! De certains bruits qui courent! Ces disparitions soudaines, cacheraient-elles quelque aventure galante?
- Où est Mélusine, que fait-elle?
Le soupçon instille son venin dans l'âme du chevalier, le harpon de la jalousie lui déchire les entrailles. Quitter sa cour lui devient un supplice et ne le voit-on pas interrompre, tout soudain, sans raison, une chevauchée victorieuse pour rentrer à brides abattues en son bourg de Lusignan?
Fatalité, Raymondin veut savoir... Et le voici, tel un vulgaire malandrin, qui entaille de la pointe de son épée la lourde porte de chêne derrière laquelle a disparu Mélusine. Avec des tremblements dans le geste, il en glisse la lame entre deux madriers, la vrille tant et tant de fois qu'un trou est percé qui lui permet de voir. Enfin, voir! Il plaque son oeil à l'ouverture et, médusé, découvre en une énorme cuve transparente un être étrange et nu qui s'ébat dans l'eau. La chevelure défaite sur les épaules, les seins proéminents, c'est bien sa Mélusine jusqu'à la taille mais, à partir du ventre, les jambes se trouvent remplacées par une longue queue dont elle n'arrête pas de battre la surface de l'eau! Femme-serpent? Sirène? Raymondin est pris d'un tel désarroi que ses doigts peinent à boucher le trou complice d'un peu de cire. Ayant chassé son frère, l'instigateur, il regagne sa chambre en titubant et s'écroule sur son lit en proie à une fièvre soudaine qui le fait délirer. C'est là que Mélusine le découvre au matin du dimanche.
- Je sais, Raymondin, que tu t'es rendu parjure, que tu as découvert mon secret. De grands malheurs pourraient naître de ta trahison, mais tant que personne n'en saura rien, je te pardonne au nom de l'amour qui nous lie.
Et laissant tomber ses vêtements, nue, elle se glisse auprès de lui pour lui prouver qu'elle est toujours sa femme... Est-le bonheur retrouvé? Hélas, le Destin doit poursuivre son oeuvre car le chevalier ignore que sa singulière épouse est une parricide tombée sous la loi des fées, condamnée à subir ce charme maléfique qui la transforme en femme-serpent jusqu'au jour où la vie lui accordera le mari discret et confiant qu'il n'a pas été lui-même. En vain, donc, lui a-t-elle accordé son pardon! A peine ont-ils retrouvé le cercle de leurs familiers que les mauvaises nouvelles affluent. Leur fils Horrible n'a-t-il pas fait mourir ses nourrices en leur mordant le sein? Geoffroi n'a-t-il pas enseveli son frère Fromont, le moine, sous les ruines de son abbaye? Tant de malheurs ajoutés à la terrible découverte poussent inexorablement Raymondin à la folie. Face aux gens de cette cour brillante due aux charmes de Mélusine, il clame en forcené que sa femme-monstre a enfanté des créatures diaboliques décelables aux difformités de leur visage, que son existence secrète n'a été qu'une impossible chimère vide de bonheur...
Durant quelques instants, toute vie semble suspendue au-dessus de Lusignan. Mélusine tombe pâmée aux pieds de son époux et lorsqu'elle reprend ses sens, elle n'est plus que la fée qui doit subir la terrible infortune liée à sa condition. Dans un élan imprévisible, elle saute sur le rebord d'une fenêtre et, redevenue subitement la femme-serpent, elle s'envole dans les airs, disparaissant à tout jamais aux yeux de son mari et de ses familiers médusés.
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Si vous désirez rencontrer Rainouart, allez donc à Laon, dans les cuisines du roi Louis, le fils de Charlemagne. Habits poisseux et pieds nus, notre héros y entretient le feu sous les chaudrons et, malgré la fumée, vous verrez, à son teint, qu'il est d'origine sarrasine. Vous serez, sans doute, surpris de sa stature : un géant de quinze ans, capable de transporter sur ses vastes épaules une pleine charretée de jambons, mais quelque peu abruti par les mauvais traitements que lui ont fait subir les maîtres queux. Ne lui a-t-on pas rasé la tête. Ne lui lance-t-on pas des torchons au visage à longueur de journée.
Un jour, pourtant, las de servir de souffre-douleur, le placide géant se fâche et dit à ses tourmenteurs:
- Laissez-moi donc en paix ou.je ferai payer cher votre méchanceté au premier d'entre vous qui me tombe sous la main! Me prenez-vous donc pour un fou?
- Voilà bien parlé, dit un cuisinier. Rainouart, mon ami, je vais tout de go suivre ton conseil!
Et il lui applique sur le haut de la tête une telle claque que les lieux en retentissent.
- Tu exagères, dit Rainouart!
Et ce disant, il empoigne le mauvais plaisant, le fait tourner trois fois sur lui-même et le lâche au quatrième tour. Le crâne de la malheureuse girouette frappe un pilier avec une telle force que les yeux lui giclent des orbites et que la cervelle se répand à terre.
On se rue sur le meurtrier pour l'assommer à coups de bâtons, et le roi alerté demande qu'on le chasse des cuisines. Rainouart réussit à se réfugier dans une encoignure, saisit la perche sur laquelle il portait les seaux d'eau et jure de faire sauter la tête au premier qui s'avancera! Or, celui qui paraît sur la porte est le comte Guillaume d'Orange au nez courbé. Ne vient-il pas, justement, d'obtenir du roi qu'il lui remette ce personnage encombrant en gage d'amitié? Et le voilà qui vient prendre livraison de ce nouveau valet.
Trop heureux de se placer sous sa protection, Rainouart dit au comte:
- Monseigneur Guillaume, je sais bien cuire un dîner, frire un poisson ou tourner une volaille à la broche. Mais je ne veux plus végéter dans les cuisines et ne pense qu'à me battre. Je veux vous suivre à la bataille!
- Je te vois rudement bâti, reprend le prince. Mais supporteras-tu les grandes fatigues, les veilles de nuit, les jours sans nourriture? Dans ta cuisine, tu te trouvais au chaud, tu mangeais souvent, tu goûtais aux sauces, tu dormais à ton heure. Crois-moi, avant un mois, tu seras dégoûté de la vie que mènent les combattants.
- Sire, laissez-moi faire l'essai de la bataille. On m'a trop souvent traité d'idiot! Si vous m'en donnez l'ordre, j'irai même me battre seul contre les sarrasins, sans autre arme qu'une massue que je ferai garnir de fer.
- Puisque tu y tiens, soit!dit le prince.
Au comble de la joie, Rainouart va chercher un charpentier, lui fait abattre un sapin de quinze pieds, l'ébranche, l'écorce, le porte chez un forgeron et le fait garnir de bandes de fer. Tous ceux qui le rencontrent au sortir de la forge se signent d'épouvante. Surpris, Rainouart leur dit:
- N'ayez pas peur mais ne vous moquez plus de moi et surtout ne cherchez pas à me voler ma massue; il pourrait vous en cuire!
Puis, s'adressant au comte:
- Sire Guillaume, me voici armé pour vous servir. Il est grand temps d'être de l'autre côté de la montagne car les sarrasins vont assiéger Orange, votre bonne cité.
- Que tout le monde soit prêt à marcher à l'aube! ordonne le seigneur.
Aussitôt, de toutes parts, on tire les hauberts de leurs housses, on fourbit les heaumes et les épées, on place les pennons aux lances. Au cours de la soirée, un banquet d'adieu réunit au palais royal la cohorte des chevaliers, on échange des cadeaux et on vide force coupes de vin. Rainouart, quant à lui, s'endort dans les communs ivre-mort et tandis qu'il gît gorgé de vin, quatre écuyers farceurs unissent leurs forces pour lui dérober sa massue et la cacher sous un tas de fumier.
A son réveil, le géant s'aperçoit que l'armée s'est déjà mise en route; il saute sur ses pieds tout effaré et court à demi vêtu aux trousses des traînards. Il est si pressé qu'il en oublie sa massue. Alors qu'il vient de franchir une rivière, la fraîcheur de l'eau le dessoûle et il se rend compte qu'il part au combat les mains vides. Il s'en retourne donc à Laon et, sur son chemin, s'arme d'un levier qu'il arrache à un pressoir.
Or, sur son chemin, il trouve une abbaye où les moines fêtent la SaintVincent. La communauté se réjouit du banquet qui doit clôturer la journée et, dans les cuisines, mijotent déjà viandes, pâtés, rissoles et poissons. Au moment où Rainouart, narines curieuses, s'y présente, le maître queux est en train de piler de l'ail dans un mortier. Le portier, un petit bossu à longue barbe blanche, veut arrêter le géant qu'il prend pour un diable échappé de l'enfer.
- Portier, s'écrie l'inconnu, j'ai grand-faim et je respire des fumets qui me l'aiguisent. Mène-moi au cuisinier, sinon je te brise les reins avec ce levier.
- Dieu du ciel, ne me touchez pas et suivez-moi, dit le bossu en boitillant.
Rainouart, qui a déjà oublié le comte et ses batailles, s'écrie en entrant:
- Que ce maître queux est habile à manier le pilon! S'il me voulait à ses côtés, je pourrais le servir car je sais écorcher une anguille, tailler une bûche, faire le feu, hacher le poireau, fourrer les rissoles et gare aux moinillons qui viendraient nous distribuer leurs conseils ou leurs horions!
Le cuisinier, surpris de la stature de cet intrus bizarrement accoutré, lui dit:
- Je n'ai que faire d'un ribaud qui m'aborde pour se moquer de mon art! Passe ton chemin, cyclope ! Et toi, maudit portier, pourquoi ne pas lui avoir verrouillé ta porte?
Et empoignant une grosse louche, il lui en assène un coup sur son crâne tonsuré. Saisi de colère, Rainouart attrape le cuisinier par son fond de chausse et le jette dans le feu d'une telle force que les braises le recouvrent, le faisant rissoler comme un cochon. Puis, devant les marmitons médusés, il commence par calmer sa fringale en arrachant deux volailles à la broche; il les plonge dans le mortier plein d'ail pilé et les dévore incontinent. Peu lui chaut que les moines se serrent la ceinture, ces affamés qui commencent à s'agiter au réfectoire. Il s'y rend et trouvant un tonneau qui vient d'être mis en perce s'en emplit force pots de vin, non sans avoir écrasé le moinesommelier contre un pilier. Effrayés, les convives tirent leur bure sur les genoux et s'enfuient. Une fois seul, il continue à se gorger de vin et lorsque sa soif est largement étanchée, il s'en va. Or, quel n'est pas son étonnement de trouver à l'entrée un attroupement de pauvres diables qui attendaient les reliefs de la table conventuelle.
- Par Dieu, s'écrie-t-il plein de pitié subite, qu'on serve immédiatement ces crève-la-faim!
Aidé du portier médusé, il se met à rafler dans les cuisines tous les mets préparés et régale à plein gosier ces affamés.
- Que Dieu bénisse cet aumônier, s'écrient les mendiants, heureux participants à ce festin que la Providence leur a si miraculeusement préparé.
Pourtant, Rainouart se dit soudain qu'il n'a pas retrouvé sa massue. Il reprend donc sa route vers Laon. Arrivé en la ville, couvert de poussière, il fouille en vain tous les recoins des cuisines et ce n'est que quand il pénètre dans les communs qu'il y trouve les quatre écuyers farceurs. Ceux-ci jurent par tous les saints qu'ils ignorent tout de cette disparition.
- Vous me l'avez volée, j'en suis sûr, gémit Rainouart. Rendez-la moi, ou vous me la payerez cher! Oui, je vous vois bien sourire! Vous n'êtes que de misérables larrons!
Et avant qu'ils n'aient pu esquisser un geste, il les empoigne tous les quatre par les bras et les agite si durement qu'ils s'entrechoquent comme battants de cloches. L'un d'entre eux finit par dire:
- Sire Rainouart, ayez pitié! Par Saint Thomas, votre massue vous sera rendue. Je vais la chercher!
- N'en fais rien, morveux! Tu ne pourrais même pas la soulever. Conduismoi à l'endroit où vous l'avez cachée!
Il le charge sur ses larges épaules comme il l'aurait fait d'un fagot, se fait conduire à l'étable où, écartant le fumier, il découvre sa massue.
- Allons, canailles, sortez-moi ce tronc de ces saletés et lavez-le avant que je ne vous étrangle!
Hélas! Ils ont beau tirer de toutes leurs forces, déjà terriblement mises à l'épreuve, ils n'arrivent pas même à le remuer.
- Allez, ouste, mauviettes! s'écrie le géant, et empoignant la massue aussi aisément qu'une branchette d'olivier, il sort de l'éta